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Montaigne et le chamanisme des stoïciens

31 Mai 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie

Il y a chez Montaigne une volonté non seulement d'acclimater la sagesse antique aux choses du quotidien, mais aussi une intention de découvrir en lui-même une sagesse spontanée (on dirait aujourd'hui une "sagesse du corps", une sagesse de sa nature), qui vient d'elle-même réaliser les préceptes des anciens. Mais cette "sagesse" n'est pas une petite quiétude ordinaire, elle peut au contraire se comprendre dans un sens très fort.

Cet après-midi je lisais par hasard ce passage dans le chapitre IX des essais III où l'écrivain explique tout le bien que lui apporte le fait de voyager loin de sa femme, et combien cet éloignement n'a pas pour effet de le séparer de sa compagne mais au contraire, en quelque manière, l'en rapproche : "Je sais que l'amitié a les bras assez longs pour se tenir et se joindre d'un coin de monde à l'autre ; et notamment celle-ci, où il y a une continuelle communication d'offices, qui en réveillent l'obligation et la souvenance. Les Stoïciens disent bien, qu'il y a si grande colligence (alliance) et relation entre les sages que celui qui dîne en France repaît son compagnon en Egypte ; et qui étend seulement son doigt, où que ce soit, tous les sages qui sont sur la terre habitable en sentent aide. La jouissance et la possession appartiennent principalement à l'imagination. Elle embrasse plus chaudement ce qu'elle va quérir que ce que nous touchons, et plus continuellement. Comptez vos amusements journaliers, vous trouverez que vous êtes lors plus absent de votre ami quand il est présent : son assistance relâche votre attention et donne liberté à votre pensée de s'absenter à toute heure pour toute occasion".

Le propos est fort. Il signifie que la pensée permet une présence à distance, et une syntonie plus intense avec ses proches que la présence physique, ce que Montaigne attribue au pouvoir de l'imagination, ce que des théologiens à la Henri Corbin appelleraient sans doute l'imagination créatrice (ce qui est aussi le vocabulaire de Castoriadis). Et la formulation stoïcienne est plus radicale encore puisque celui qui mange nourrit celui qui a faim à des milliers de kilomètres de distance.

Tout d'abord j'ai songé que cette idée donnait au cosmopolitisme stoïcien une signification bigrement puissante : ce n'est pas seulement que le sage stoïcien n'a point de frontières, il n'a tout simplement plus d'espace, et les milliers de kilomètres qui peuvent le séparer d'un autre sage, tout comme l'enveloppe corporelle, n'existent tout simplement pas. C'est l' "unus mundus" cher à Michel Cazenave, et ce n'est pas vraiment concevable dans le cadre d'une pensée rationaliste... Les érudits attribuent cette référence de Montaigne au chapitre XIII du Des communes conceptions contre les Stoïques de Plutarque.

Pour ma part j'y vois aussi un lien avec ce que Peter Kingsley note dans "A story waiting to pierce you" à propos de la métempsychose des chamanes : l'âme du chamane voyage du corps d'un sorcier à un autre, comme elle peut voyager dans les troncs des arbres, et c'est ce qui fait que les sorciers peuvent vivre une complète symbiose à distance tout comme ils peuvent se dédoubler (Pythagore présent dans deux villes différentes). Une vertu qu'il voyait à l'œuvre chez les philosophes guérisseurs pré-socratiques comme Parménide.

On peut certes réduire le propos de Montaigne à des futilités, mais on ne peut nier que la référence qu'il mobilise implique un programme "fort" : la négation pure et simple de l'individualité et de la solitude par la force de l'esprit. Ce n'est pas rien.

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Sandrine 02/06/2015 07:02

Hautement intéressant, merci pour cet article. Une telle vision de la solitude et du pouvoir de l'imaginaire pourrait changer bien des choses en étant davantage appliquée. Voilà qui entre, en tout cas, en forte résonance avec mes réflexions actuelles.