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"La danseuse nue et la dame à la Licorne" de Mme R. Gaston-Charles

1 Décembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Europe, #Philosophie, #Pythagore-Isis

"La danseuse nue et la dame à la Licorne" de Mme R. Gaston-Charles

Cinq ans avant que Georges Clemenceau n'écrive sa lettre déjà citée sur ce blog sur l'omniprésence de la nudité à Paris, un livre intrigant paraît sous la plume d'une certaine Mme Gaston-Charles, qui est probablement une dame mondaine habituée des ateliers de peintre et des conférences sur l'histoire de l'art. La dame n'a laissé aucune trace dans les dictionnaires littéraires. Même la fiche de la BNF ne peut donner que sa date de naissance (1868) mais pas celle de son décès, et lui attribue (à tort si l'on considère sa remise de prix de 1912 et ce qu'écrit sur elle Jules Bois) un sexe masculin. Peut-être s'agit-il d'un pseudo. Son prénom n'est jamais explicité dans les revues, on le trouve dans Anamorphoses décadentes d'Isabelle Krzywkowski et ‎Sylvie Thorel-Cailleteau - p. 221 : Rachel. Il semble qu'elle ait été aussi peintre (cf Le Figaro du 30 avril 1891). Dans son livre elle ne dit rien d'elle-même et son prénom n'est signalé que par son initiale "R".

Ce roman a pour exergue " "Rien n'est impur en soi ; une chose n'est impure qu'à celui qui a l'impureté en lui" St Paul, Ep. aux Romains XIV". Une exergue qui aurait pu être alchimique. J'ai cru au début que le roman était ésotérique et codé. A la réflexion il ne l'est probablement pas. C'est un roman philosophique sur le Beau, le corps, au début du XXe siècle, les valeurs qu'ils véhiculent. Et les discussions qu'il reflète éclairent les cent ans qui ont suivi.

Voici l'histoire. Mme Gervais de Pélus habite au 4ème étage sans ascenseur d'un immeuble avenue de Villiers à Paris (le roman ne cite même pas Paris..., mais bon...). Le héros Valentin Audifax, bourgeois descendant d'un maître des requêtes d'Henri IV, va y assister à une soirée, mais hésite à monter les escaliers (parcours initiatique), toutefois l'idée d'y retrouver la comédienne Luce de Marcillac (Luce est un prénom lumineux), qu'il a rencontrée l'été précédent près de Tours, le persuade de poursuivre "son ascension", bien que sa passion pour l'actrice soit déclinante.

Arrivé dans l'antichambre, il entend qu'on le complimente sur ses cheveux blonds, tandis que la maîtresse de maison, qu'il croyait "couronnée de cheveux blancs" montrait une mine qui n'était point celle d'une personne qui renonce". En fait elle a les cheveux acajou, le port majestueux. Epouse d'un grand d'Espagne, elle se console du déclin de ses charmes en accueillant chez elle de "jeunes bardes".

Confronté à une forêt de nuques et de dos dénudés le long de sièges dorés, le héros passe au salon réservé aux artistes et y trouve Luce qui lui prescrit de trouver Tiburce Sotter, un "critique lanceur d'étoiles". Audifax feint d'obéir, car la "chair rousse fondante et rosée" de l'actrice l'incite à l'indulgence. Dans l'autre salon il est attiré par la blondeur pâle de la jeune Mme Rosine Eucher, fondatrice de revues qui après avoir été anarchiste féministe, mêlée à des complots, avoir tenté de récupérer l'Alsace-Lorraine au Kaiser, rêve "d'une place entre Jeanne d'Arc et Mme Roland". Leur conversation est interrompu par le début d'un concert - Mme Le Timorey chante dans Samson et Dalila, mais est ridicule dans ce dernier rôle. Les chanteurs se succèdent, Mlle de Marcillac lit des vers. Les chansonniers de la Butte évoquent les trouvères médiévaux aux oreilles du héros. Enfin à la fin des numéros un peintre "au visage d'ânier du Caire", Patrice Heribert, lui présente la femme au dos ambré nu qui l'avait hypnotisé, Miss Jacinthe Nethersoll.

Notons qu'il a réellement existé une Olga Nethersole, née à Londres en 1867, de mère espagnole qui fit ses débuts au théâtre de Brighton en 1887. Elle joua "Sapho" dans la pièce d'Alphonse Daudet adaptée par Clyde Ficht en Australie et en Amérique où elle fut inculpée pour "violation de la décence publique" avec son partenaire masculin mais fut relaxée. En 1902 L'Art dramatique et musical au XXe siècle p. 244 jugeait à propos de cette jouée en Angleterre que Nethersole était une véritable "fille de brasserie" (ce qui n'avait rien d'élogieux) En 1906 elle jouait encore Carmen aux Etats-Unis. Paul-Emile Chevalier dans le Ménestrel signale qu'elle a fait ses débuts à l'Odéon dans "La seconde madame Tanqueray" à l'Odéon en 1904 et blâme les fautes de goût dans le décor, les jeux de scène, l'utilisation d'un boa, qu'il juge étrangers aux habitudes françaises.

Dans la vraie vie c'est Miss Nethersole qui a joué dans Dalila. La revue "L'art dramatique et musical au XXe siècle" de 1904 ( p. 169) notait "Free dans le rôle d'un bossu qui tue une Dalila de bas étage, des noeuds de laquelle ne peut se détacher son seul ami, a élé admirable à son ordinaire, mais mademoiselle Nethersole dans le rôle de la Dalila a été aussi ridicule que ses toilettes". Les Annales du théâtre et de la musique de 1907 (p. 274) lui reconnaît au Théâtre Sarah-Bernhardt encore dans "La seconde madame Tanqueray" "des qualités très réelles,... des yeux doux et expressifs, la voix claire et bien timbrée, un jeu fin et discret dans les premiers actes, puis très saisissant à la fin de la pièce". Elle joue ensuite Magda, Sapho, Adrienne Lecouvreur, adaptée de la pièce de Scrive et Légouvé, Camille, qui adapte la Dame aux Camélias, et The Spanish Gipsy, adaptation de Carmen de Mérimée. Son jeu dans cette pièce est décrit par "Charles Martel" dans l'Aurore du 12 juin 1907 (le journal de Clemenceau) comme d'un "réalisme à rendre fou les habitués de l'Opéra Comique". "Carmen est une admirable bête de joie, fleurant plus ou moins bon toutes les grossières voluptés. Et dans cette vulgarité même, le type de la gitana prend sa grandeur et sa fatalité. Devant l'effet obtenu je n'ai pas le droit de reprocher certaines exagérations à miss Olga Nethersole, j'aime mieux, admirateur de son talent fougueux, joindre mon bravo aux acclamations". Elle allait pendant l'été se rendre comme tous les ans chez les Rostand à Cambo-les-Bains pour une semaine où le fils d'Edmond Rostand lui donnerait une traduction anglaise de "La Samaritaine" de son père (Miss Nethersole apparemment venait souvent chercher des pièces françaises pour les faire adapter et les mettre en scène elle même en Angleterre et aux Etats-Unis).

Olga Nethersole est l'inventrice du "soulkiss", (Comoedia 18 novembre 1908 p. 2). Le 17 novembre 1908 au théatre de l'Athénée une causerie sur le baiser donnée par Robert Eude sur la Baiser dans le décor du premier acte d'Arsène lupin allait expliquer que le baiser était un "lien mystérieux entre toutes les races", avant que Mlle Isis n'exécute une "danse antique des voiles et du Lotus" et la récitation d'un poème de Redelsperger, "Le Baiser" par Arlette Dorgère accompagnée au piano par Maurice Pesse. Le soulkiss est un baiser très long dont le record 1mn47sec est détenu par l'actrice miss Maud Adams, nous dit le journal.

La brune aux yeux bleus (mais aux membres longs et à la poitrine plate), aux gestes lents et à l'accent anglais a un teint d'Hindoue qu'elle tient de son aïeule fille de maradjah. Elle a passé son enfance aux USA. Dans son "subliminal self" elle a retrouvé les vieux temples mystérieux, celui des Devadassi, "prêtresses de Bouddha".

Luce de Marcillac, elle est une "vierge moderne", dévouée à l'art, qui est pour elle un Apollon Sôter, Alexikakos, qui la sauve de la servitude du mariage. A son temple rebâti s'y pressent aussi bien "des filles galantes ", "d'adroites marchandes" que des vestales convaincues. Luce tient de tout cela. Petite bourgeoise (Antoinette Chevrion de son vrai nom) déçue par une perspective de mariage triste avec un marchand de Provins, rêvant elle-même de l'or des Amériques, elle hésite à prendre pour amant Audifax qui connaît peu le monde du théâtre, n'aime pas le cabotinage et ne peut pas lui être très utile. Lui même, éduqué à l'ancienne par un père vieil humaniste professeur de droit, hésitait à prendre Luce comme maîtresse d'un jour.

Audifax va tenter de la revoir chez madame de Gervais lors d'une soirée où elle récite seule des vers, mais il n'a sollicité l'invitation que pour revoir mademoiselle Nethersoll.

A cette soirée il retrouve le peintre Héribert qui, en usant de l'argument artistique et en jouant de sa vanité d'être reconnue par un esthète, après avoir convaincu son mari d'acheter ses tableaux n'est pas loin de convaincre la jeune Odette de Fondmaur de ce que sa poitrine mériterait d'être montrée à tout le monde.

Celui-ci "se promettait de suivre, en alchimiste curieux, en artiste déliquescent, les progrès du ver qu'il introduirait dans le fruit", quitte à la rendre un jour "hystérique et éthéromane" (p. 63), telle une "colombe de sacrifice" (mais déjà Mme de Fondmaur avait déjà "un certain air sournois de pensionnaire émancipée" qui allait lui faire mériter cette punition . A la fin du récital, le peintre persuade mademoiselle Nethersoll de se donner en spectacle chez lui.

Trois jours plus tard dans l'atelier d'Héribert, rue Clément-Marot, Audifax croise Odette de Fondmaur, petite provinciale bretonne dévote, mariée à 17 ans, devenue à Paris le jouet du peintre qui devenait l'équivalent de ses anciens catéchistes. Après le départ d'Audifax, Héribert lui propose de poser nue, mais, travaillée par le souvenir de la provinciale chrétienne du passé, cette "nouvelle Eve" tentée se souvient des sixième et neuvième commandements. Tentant de la persuader qu'on peut montrer ses seins aussi aisément que son visage. Audifax vante Phryné, inspiratrice de l'art grec, et Pauline Borghèse immortalisée par Canova. Partagée entre l'orgueil d'être élue par le peintre et la peur, elle s'enivre au charme des mots, et dégrafe son corsage, puis, comme le soleil vient baigner la pièce (signe divin), elle se ravise et songe qu'elle même ne s'est jamais regardée nue dans un miroir. Héribert parvient finalement à ses fins en l'entraînant dans une partie plus sombre de la pièce.

Audifax va encore faire des rencontres de dévôts de l'art qui dissimulent leurs travers dans cette religion. Héribert organise des fêtes à Pan et Adonis. La rousse Luce de Montillac parvient à attirer l'attention de Sotter, tandis qu'Odette de Fondmaur reste le jouet d'Héribert. Sa pudeur une fois de plus violentée chez Ermont, elle est secourue par Audifax. Celui-ci voit Miss Nethersoll danser une danse sacrée indienne connue des seules prêtresses. "Elle ne porte que deux plaques d'orfèvrerie moulant les seins et, retenue aux reins, une gaze d'argent mat lamée de raies brillantes." Les yeux se fixent sur la nudité de son ventre. Hiératique au début, elle cédait peu à peu à l'ivresse et arrachait ses voiles. A la fin Héribert la couvrait d'un manteau de soie myrte semée de roses. Audifax fasciné est jaloux du regard des autres posés sur la danseuse. Il se souvient qu'une petite Jacinthe lui avait jeté des fleurs à Cannes et qu'il avait vu s'exhiber nuitamment nue devant un vieil homme dans une crique.

Après qu'il eût conquis la confiance de Miss Nethersoll au bout de quelques jours celle-ci lui explique qu'elle veut "sculpter son idéal avec son corps" (p. 135) puisqu' "en art représentatif tout a été dit", elle veut "inspirer tous les esprits". Audifax y voit la trace des philosophies de Ruskin et Emerson. Nethersoll vénère les dieux de l'antiquité grecque et méprise le Moyen-Age qui enlaidit la nudité. Elle était persuadée que "les peuples latins (comme les français) mouraient du christianisme" (p. 139). Face à une Audifax qui défend mollement le christianisme, Jacinthe évoque son enfance à Boston pétrie de l'idée du beau et de la nécessité de l'incarner. Elle se sent missionnaire face aux Français qui "voient partout la plaisanterie et le libertinage".

Son amie Rozel Dunroë à Londres reconstitue les danses grecques, des danses à l'effet moralisateur qui enseignent l'eurythmie au monde sur un mode platonicien. "Les Américains ! Mais tout les désigne comme les héritiers des Grecs. Leurs lois d'hygiène, leur amour des sports, me type même de la race, qui, de plus en plus, modèle en têtes de médailles et en corps d'athlètes ! Donc, par patriotisme, elle cultivait cet art" (p. 147). Miss Nethersoll est convaincue "qu'un jour viendra où tous les corps étant beaux et sains, on ne les cachera plus au nom des anciennes pudeurs".

Audifax ne se laisse pas convaincre. Il connaît les salons parisiens remplis de "désenchantées de province, en quête d'enchantements faciles, prenant leur physique pour une métaphysique et le détraquement de leur sensualité pour une philosophie" (p. 154), mais il veut bien penser qu'en mettant la femme à la place des antiques déesses, Miss Nethersoll a des ambitions morales plus élevées.

Quelques jours plus tard elle lui explique que "Galathée" était en fait une des femmes attachées aux temples qui servaient de modèles aux peintres pour figurer les déesses et que Pygmalion amoureux de son modèle demanda à Vénus de la faire sortir du temple. Audifax réplique que dans la Légende dorée Galathée fut convertie au christianisme et donna son corps à tous (p. 166).

Luce de Marcillac qui se sent de plus en plus abandonnée cherche la protection de Sotter pour se lancer au théâtre, mais celui-ci lui propose plutôt de faire du music hall dénudé, ce qui la déçoit profondément. Elle tente en vain de récupérer Audifax. Celui-ci tente de dissuader Miss Nethersoll de se dénuder à nouveau. Il la trouve chez elle déguisée en Nari, "l'Isis indienne" (l'auteure a-t-elle lu "Addha-Nari ou L'occultisme dans l'Inde Antique" d'Ernest Bosc ?) à l'initative d'un certain Ermont de Logelbach (nom qui évoque les toiles indiennes Herzog de Logelbach). Il admet qu'il ne serait pas prêt à l'épouser (une allusion à Brunetière se glisse dans le chapitre).

Alors qu'il va chercher une invitation pour la soirée cher Ermont, il apprend d'Héribert que celui, comme Miss Nethersoll, et comme Léonard de Vinci, croit que "le corps humain est si beau, c'est une demeure si belle, qu'une âme vulgaire n'est pas digne de l'habiter" (p. 226). Il est trop tard pour qu'Audifax décroche son invitation. La danse nue chez Ermont a eu lieu la veille. Mais Héribert détrompe Audifax qu'il juge comme le représentant d'une tradition française démodée source de préjugés aveuglants : Miss Netehrsoll n'est pas la fillette qu'il a connue à Cannes. C'est une fille de pasteur de Philadelphie, une riche héritière devenue "professionnal beauty" par plaisir et non par nécessité, et Héribert va l'épouser. Audifax sort en suffocant. Avenue Marceau la jeune Mme Odette de Fondmaur, qu'Héribert ne veut plus recevoir, l'interpelle et lui confie sa jalousie à l'égard de Miss Nethersoll.

Le lendemain à 9 h Audifax met en scène son suicide et a convié par lettre Miss Nethersoll à y assister. Celle ci émue par le geste du prétendant lui avoue qu'elle n'a jamais songé à épouser Héribert. Apprenant qu'elle part pour Londres avec Sotter, Dépité Audifax blâme le narcissisme de son culte de l'art et fait un éloge des corps imparfaits, que Miss Nethersoll juge chrétien (p. 255). La danseuse déçue par son moralisme l'envoie consoler Odette de Fondmaur.

Il rejoint celle-ci 12 rue Vanneau où elle habite avec une sienne parente bonne soeur. Elle lui confie la dualité de sa dépendance à l'égard d'Héribert et de ses remords d'être sur le point de de devenir morphinomane pour satisfaire le besoin du peintre d'avoir cela pour modèle. L'image de ce sacrifice émeut Audifax. Il veut la sauver des multiples esclavages de sa vie. Le lendemain il la retrouve aux Thermes de Julien au musée de Cluny. Dans ce musé, il trouve aux Eves des tapisseries une ressemblance avec Odette, de même qu'à la dame à la Licorne dont la féminité se concentre dans son visage.

Inspiré par la tapisserie Audifax reconnaît dans Odette "la personificationhéraldique d'un monde et d'une France dont, instinctivement et par tradition, il portait le culte en lui" (p. 274).. Les forces du passé et de l'Histoire, le saint Martin aux membres grêles près de la piscine des Thermes face au buste païen d'Haidès le poussent vers Odette, la floraison mystique de l'âme contre le culte païen de la vie, et cela agit aussi sur Odette qui se rapproche d'Audifax. "Ne cherchez pas à devenr la Femme nouvelle, lui-dit-il. Restez ce que la volonté des morts de notre Race a voulu que vous fussiez". Il lui explique que Julien l'apostat n'est revenu au pagansme que par dilettantisme esthétique et lui montre la dame à la Licorne. Une force occulte nourrit son éloquence. "Votre beauté doit éclore dans l'omvre, lui-dit-il. Votre nudité n'est  pas faite, comme celle d'une Miss Nethersol pour s'étaler en pleine lumière, afin de tenter les hommes. Vous ne devez être belle que pour un seul amour". La peur même qu'elle éprouve du péché rend Odette aimable ax yeux d'Audifax. A ces paroles compréhensives, le visage d'Odette s'éclaireet frémit d'amour. "La Beauté, serait-ce donc la lueur adorable ey passagère qui, sous l'émoi intérieur, colore en de figitifs instants la face humaine ? ... La lueur divine qu'une minute emporte, qu'on ne reverra plus, mais dont le souvenir ne pourra s'effacer ?..."

Dans un dernier chapitre intitulé Parsifal, Rachel Gaston-Charles imagine une lettre d'Audifax à Odette où il lui confie tout ce que leur amour lui révèle sur l'humanité, mais lui annonce aussi son désir de la fuir. "Comme Parsifal, je puis dire : grande est la force de celui qui désire, plus grande encore est la force de celui qui renonce". Une annexe au roman "La sainte en voiles roses" explicite la version imaginée du mythe de Galatée évoquée plus haut

Il s'agit donc de toute évidence d'un roman chrétien qui se confronte aux modes artistiques parisiennes de son époque et à leur inspiration de la presse. C'est un procès de la vanité, du narcissisme parés d'oripeaux mystiques, avec toutes leurs dérives hérétiques - voir quand Rachel Gaston-Charles regrette que n'importe qui puisse se dire artiste, recherche la louange avec l'aide de la presse, et cède ainsi à l'orgueil. "Cabotins, peintres de Rose-Croix, statuaires moins forts que leurs patriciens, littérateurs de démarquage, nous assurent 'faire de l'Art'. Les femmes surtout s'y consacrent, comme autrefois elles se jetaient dans l'amour ou la dévotion" note-t-elle p. 82 (avec une référence remarquable à la Rose-Croix)

On peut s'étonner qu'un roman, qui tranche tant avec les moeurs du temps, ait trouvé un certain écho, et surtout un écho favorable dans la grande presse.

Le Mercure de France p. 306 du 16 septembre 1908 note qu'Isadora Duncan mais comme Miss Nethersoll ne saurait pas marcher nue avec grâce dans la rue, qu'aucun modèle dans les ateliers d'artistes ne le savent. L'héroïne ne serait qu'une "féministe dernier bateau" qui veut se constituer "un harem d'homme par les yeux". L'article trouve l'histoire "très amusante" et note que l'art du déshabillage n'a pas de secrets pour l'auteur (mais ils ne savent pas que l'auteur est une dame). Une critique bien superficielle qui évite de prendre au sérieux le message chrétien du livre.

Dans la revue Critique des idées et des livres de juillet-septembre 1908 (p. 336) sous la plume de Camille Marrast (sans doute un pseudonyme) présente cette "étude de psychologie et d'art" comme un roman désarticulé" qui fait une apologie de la danse nue à travers le personnage de Miss Nethersoll, spécialiste de l'exposition de soi" et qui veut que les femmes deviennent des "statues animées" et inspirent les esprits. "Je veux être belle par devoir humain et non pour servir le flirt". Le roman vante, nous dit-on, le goût américain pour les sports violents, et le "music hall" aux "émotions plus pures que le théatre", la danse comme école d'eurythmie depuis Platon. Le héros Valentin Audifax ne se laissera pas convaincre. Là encore c'est manquer le message spirituel du livre, pour ne retenir que ce à quoi il s'oppose (le paganisme de Miss Nethersoll).

Dans les Annales politiques et littéraires p. 227 l'occultiste Jules Bois (amant de la cantatrice Emma Calvé) estime que "ce livre quoique écrit par une femme ne saurait être lu des jeunes filles" et ne lui consacre que quelques lignes.

Jules Bois,est comte de la Rose-Croix du Temple et du Graal, Supérieur Inconnu de l'Ordre martiniste, initié dans la loge Ahathoor n°7 fondée à Paris par son ami S. L. Methers, grand maître de l'Ordre Hermétique de la Golden dawn (qui fut le creuset du nazisme, si je m'en souviens bien, la Golden Dawn dérivait de la Société rosicrucienne en Angleterre, elle même issue de celle d'Ecosse), secrétaire actif à partir de mars 1907 de la Société des gens de Lettres. Il n'est pas suprenant que ce roman ne lui inspire pas grand chose. On peut quand même s'étonner qu'il ait pris la peine de le commenter. On notera aussi qu'à la différence de la revue "Le Mercure de France" (homonyme de l'éditeur), lui sait que R. Gaston-Charles était une femme.

Dans la rubrique « Chronique des romans », de La Phalange de novembre 1908, à propos du roman La Danseuse nue et la Dame à la licorne de R. Gaston-Charles, un autre adversaire du christianisme, G. Apollinaire, ancien élève des marianistes et lecteur de la Gnose, commente le livre et rappelle à cette occasion l'inimitié entre la licorne et l'éléphant. Hélas je n'ai pu accéder pour l'heure à son article.

En 1912 Mme Gaston Charles allait obtenir le prix de l'Erudition de la Vie heureuse (Revue de la prévoyance et de la mutualité (tome XXI 1912 p; 574) pour son autre roman "M. Charmeret en Italie" (eds Plon), puis sombrer dans l'oubli de l'histoire littéraire.

"Bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celles de Samarie", Bossuet, Sermon sur la Providence.

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