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La Matrone d'Ephèse chez La Fontaine et chez Pétrone

2 Janvier 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Anthropologie du corps

La Matrone d'Ephèse chez La Fontaine et chez Pétrone

Le thème de l'inconstance des sentiments et de la futilité de la chasteté et de la fidélité n'est pas seulement un sujet politique sur la difficulté de soumettre l'humaine à la morale civique (dans le discours républicain) ou d'enfermer la femme dans des principes rigoureux (selon la version machiste). Il touche plus profondément au problème de l'animalité humaine et de ce qu'il faut en faire (vous savez que beaucoup de spiritualités de la non-violence, asiatiques ou néo-platoniciennes notamment ont pour essence un retour au végétal, et je crois que même la prophétie 66 d'Isaïe a quelque chose à voir avec cela...).

Je suis tombé hier par hasard sur cette histoire maintes fois racontée pendant 2 000 ans, celle de la matrone d'Ephèse. J'ai commencé par la fable de La Fontaine. Elle a le mérite de gommer ce qui, dans l'original de Pétrone, rend le conte le plus vraisemblable et le plus fort, tout en le chargeant de considérations "élégantes" à la mode du siècle de Louis XIV qui, par contraste, permet ensuite de pousser un soupir de soulagement quand on découvre la version originale du récit.

La trame résumons la : le mari d'une jeune veuve à Ephèse meurt. On l'enterre. Mais la femme, amoureuse inconsolable s'enferme dans le tombeau avec sa servante, résolue à mourir sur le cadavre de l'aimé (en ce sens c'est un peu comme la Chambre Verte de Truffaut). Elle tient ainsi à pleurer sans manger et son comportement fait l'admiration de toute la ville, mais voilà qu'un soldat qui garde la cadavre d'un condamné à mort près de là pour que sa famille ne le récupère pas, attiré par le bruit des pleurs, vient trouver la belle dans son tombeau. En lui faisant humer son propre souper il la persuade de recommencer à manger, puis elle devient la maîtresse du soldat. Celui-ci ayant négligé de bien garder le cadavre dont il a la charge on le lui dérobe, mais lui et son amante vont régler le problème en remplaçant le cadavre du condamné à mort par celui de la veuve.

Chez La Fontaine le récit est stupide, sans relief, et incompréhensible, ne serait-ce que parce que, par souci chrétien d'éviter la moindre accusation de blasphème (car les lecteurs malveillants auraient fait vite le rapprochement avec le Golgotha), l'auteur ne précise pas que le condamné à mort est en fait un brigand crucifié, ce qui explique que le légionnaire doive garder non pas un mais plusieurs cadavres pends au bois. La Fontaine ajoute à l'histoire une historiette absurde de Cupidon qui décoche une flèche à la veuve et au soldat, sornette qui devait faire se pâmer dans les salons de Versailles au grand siècle, mais qui obscurcit la profondeur de l'intrigue.

La profondeur on la retrouve dans toute sa force sous la plume de Pétrone. Son récit est très brut, très axé sur la violence physique des sentiments. Comme toutes les veuves du bassin méditerranéen antique, la matrone d'Ephèse a la poitrine dénudée, elle se griffe les seins avec rage, pleure sans retenue, et c'est ce qui impressionne beaucoup les gens de la ville, ce qui garantit l'authenticité de son amour et de son deuil. Elle s'enivre de douleur pour ainsi dire, de sorte que quand le soldat vient la voir au tombeau, choquée par la proposition qu'il lui fait de manger, elle se déchire encore plus la poitrine, s'arrache les cheveux par poignées et les jette sur le cadavre de son mari.

Parce que la partie physique est plus assumée, tout est plus concret, et Pétrone se fait plus précis sur la dimension biologique du drame : ce n'est pas parce que Cupidon décoche une flèche que la veuve tombe amoureuse, mais parce qu'elle a mangé ! Pétrone le dit clairement : on sait ce qu'il se passe lorsque le corps reprend des forces après des jours de privation alimentaire : le désir sexuel prend le dessus. C'est donc bien toute l'animalité des processus qui est ici mise en scène. Et Pétrone ne se contente pas, comme La Fontaine, d'évoquer les sentiments avec lyrisme : il nous dit très concrètement que la veuve et le soldat vont faire l'amour dans cette nécropole, juste après avoir refermé la porte du tombeau du mari en décomposition. Ils vont y faire l'amour pendant plusieurs jours, au milieu des sépultures, et c'est parce que le soldat revient plusieurs fois pendant une semaine apporter de la nourriture à sa nouvelle maîtresse, qu'un des crucifiés va être dérobé (probablement par une famille).

Cette précision physiologique est d'autant plus forte qu'elle intervient dans un contexte religieux païen très poignant où l'on croit aux fantômes et aux esprits. Au début le soldat a peur que la veuve éplorée soit un revenant, et, s'il est fasciné par son amour physique pour cette jolie fille, c'est aussi, nous dit Pétrone, parce que l'aventure est entourée de "mystère", c'est à dire d'un arrière plan religieux étrange et lugubre.

La Fontaine a raison de souligner que le conte pose la question du choix entre la vie et la mort, et du faible mérite d'un amour mort ou du cadavre d'un être aimée, face même à une simple aventure sexuelle avec un être vivant. Mais Pétrone pose la question de la mort en des termes beaucoup plus profonds et pourrait-on dire "sauvages".

Le soldat n'est pas seulement menacé de mort par les autorités de la ville pour avoir laissé disparaître le cadavre du condamné, dans Pétrone il propose de se suicider par le glaive sur la cadavre du mari de la veuve, et celle-ci va proposer immédiatement au soldat de crucifier son mari en lieu et place du brigand dont la dépouille a été dérobée. Cela crée des télescopages d'images extrêmement forts, entre le corps vivant du soldat qui pourrait rejoindre celui du mari mort (alors que c'est le corps de la veuve qui au début devait se "cadavériser") et entre le corps du mari aimé et celui du brigand inconnu.

Parmi les auditeurs du conte un d'eux dire que c'est la veuve qui aurait dû être crucifiée plutôt que le mari innocent. Un des membres de l'assemblée estime que cette remarque échappe au bon goût puisque le conte était censé faire rire. Ce n'est pas le jugement porté par l'auditeur qui est inconvenant mains le fait qu'il soit émis alors que l'on est censé rire.

Mais on sait combien le rire antique était à double sens. Sous la légèreté se cache la gravité. L'Ane d'Or d'Apulée par exemple en est la preuve. Le fait que le conte de Pétrone fourmille de référence à l'Enéide - car la beauté de la fidélité de la matrone est mise en parallèle avec le veuvage de Didon, la reine de Carthage.

On a dit que ce conte de Pétrone est une sorte de "milésienne" insérée dans le Satyricon, ce qui peut expliquer que l'histoire se passe à Ephèse. Le genre milésien est né à Milet pas très loin d'Ephèse au IIe siècle av JC. On n'en a guère gardé de traces mais on le présente comme un genre léger, comique, très axé sur les liaisons amoureuses, l'immoralité, et Apulée y fait allusion dans son propre conte. On sait que les soldats romains en avaient dans leurs bagages (ou plus vraisemblablement leurs officiers). A Carrhae (Harran) en Mésopotamie, où les légions de Crassus subirent un désastre en 53 av JC, les Parthes trouvèrent des milésiennes dans les affaires des Romains. Le roi des rois parthe quand on les lui montra s'en indigna et y vit un symptôme de la décadence morale de Rome, sans doute parce que ces textes n'avaient pas de portée moralisatrice,ils ne permettaient que de mettre à nus les dilemmes de la condition humaine et faire rire à son sujet pour ne pas en pleurer. Cela n'interdisait pas de philosopher dessus très sérieusement ensuite, et d'ailleurs les commentateurs du conte ne s'en sont pas privés.

A mon sens on a là un sujet très profond de méditation sur la chair vivante, l'arbitrage entre l'ici-bas et l'au-delà, la part à laisser à l'animalité humaine, sa capacité de résilience, de regenérescence, et la façon dont celle-ci peut et doit être vécue sans trahir le passé, c'est-à-dire en laissant aux morts et au mort (à ce qui est mort dans nos propres vies) la part (la part d'ombre) qui nécessairement leur revient toujours au cœur du processus vital dans son développement actuel.

On notera que le conte de la matrone d'Ephèse, qui inspira aussi Voltaire dans Zadig (ou encore Octave Feuillet dans La Veuve), eut un équivalent chinois, l'Histoire de Tchouang-tseu, qu'on appela aussi Histoire de la matrone de Soung et Abel Rémusat avança même dans une préface à des contes chinois de 1827 que la Chine avait pu avoir connaissance du conte de Pétrone. Au VIe s av JC, le futur disciple de Lao-Tseu, Tchouang-tseu rencontre une jeune veuve qui évente le tombeau de son mari défunt car il lui a fait promettre de ne se point remarier tant que l'extrémité n'en sera pas desséchée. Avec l'aide des esprits le sage fait assécher la terre d'un coup d'éventail, ce dont elle le remercie vivement. Lui même tombe malade. La femme qu'il aime, dame Tian, la troisième qu'il ait épousée et avec qui il s'était retiré dans une chaumière, lui jure fidélité et de ne jamais se comporter comme la veuve qu'il a croisée sur son tombeau. Il expire, confiant. Sa chère veuve Tian se répand en pleurs et jeûne pendant des jours. Un jeune seigneur Wang sun, petit fils du roi des Tsou et admirateur de Tchouang-tseu, la rencontre. Elle en tombe amoureuse fait transformer la chambre funèbre en salle de noces en reléguant le cadavre du mari dans une masure voisine. Elle se marie le soir même. Lors de la nuit de noces, Wang-su révèle sa maladie cardiaque. Pour le sauver, Tian doit prendre la cervelle d'un homme nouvellement tué et lui en faire avaler dans du vin chaud. Elle propose celle encore fraîche de Tchouang-tseu et va ouvrir son cercueil . Mais elle trouve le mort éveillé par le bruit de la hache. Elle doit alors expliquer à son mari pourquoi elle ne porte plus les vêtements du deuil et a paré la chambre funéraire. Wang-su, lui, est déjà parti. Tchouang-tseu se fait servir du vin chaud, écrit un poême montrant à Tian qu'il n'est pas dupe, fait disparaître et réapparaître Wang-su. Tian honteuse va se pendre avec sa ceinture de soie. Le sage la met dans le cercueil où lui-même avait séjourné, et brise les couverts de la noce en entonnant une chanson de vengeance contre Tian. Il met le feu à sa maison (seul le livre Tao-te en sera sauvé) et au cercueil de Tian, puis part en voyage en se promettant de ne plus jamais se remarier. Il rencontrera Lao-Tseu et s'y attachera pour le restant de ses jours.

Morale de l'histoire "L'affection de ceux-là mêmes que la chair et le sang unissent n'est, le plus souvent, qu'une vaine apparence". On est là sous des cieux taoïstes quand même éloignés de l'esprit milésien...

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