Samedi 9 juin 2007 6 09 /06 /Juin /2007 14:45
Je viens de publier sur Parutions.com une recension de Nietzsche et Cheikh Anta Diop de Ramsès L. Boa Thiémélé, maître de conférences à l'université d'Abidjan, un livre qui permet de s'intéresser à des débats historiographiques très sensibles en Afrique et toujours riches d'enseignements épistémologiques. Le compte rendu se trouve sur http://parutions.com/index.php?pid=1&rid=76&srid=0&ida=8238.
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Samedi 2 juin 2007 6 02 /06 /Juin /2007 15:36

Je lis et relis sans m’en lasser L’art du Gandhara de Mario Bussagli (paru en livre de poche en 1996 l’original est de 1984). Je suis bien loin d’en tout comprendre, et d’en tout pouvoir retenir. L’érudition artistique et la science des religions peuvent faire système mais c’est toujours un système exotique pour un esprit occidental quand il s’agit de cultures orientales, et bien complexe quand s’enchevêtrent des héritages hétérogènes. 

Il faut simplifier le propos, à l’aide de la philosophie. Aller tout de suite à l’essentiel, aux enjeux pour l’espèce humaine, pour son intelligence d’elle-même. De quoi s’agit-il ? Un peuple grec, laissé là par les armées d’Alexandre. Nécessairement aventurier et courageux. Ce sont des soldats perdus dans un milieu étranger : de grandes civilisations, persanes et indiennes (il faut entendre par civilisations, des cives, des réseaux de villes) mais aussi des nomades, belliqueux menaçants. Ces Grecs sont donc en Bactriane, et en Inde (le Gandhara).

Ils composent des royaumes plus ou moins éphémères. Un de leurs rois, Ménandre, après la chute de l’empire maurya, règnera même sur le tiers de l’Inde.

Ces hommes, ces militaires – mais aussi des artisans, des administrateurs, des paysans – coupés de leur univers d’origine (la Méditerranée) par l’effondrement de l’empire séleucide et le royaume des Parthes (trait-d’union culturel entre les Grecs et l’Inde, mais aussi barrière politique pendant plusieurs siècles) conservent une culture : celle des dieux de l’olympe.

Mais pas seulement : ils échangent aussi avec les populations autochtones, et leurs voisins – de culture indienne ou persique – et sont influencés par eux. De ce point de vue leur art, est un syncrétisme intéressant d’hellénisme et « d’autre chose », comme l’est l’art de Palmyre entre hellénisme et culture persane (Veyne en parle magnifiquement) et peut-être Olbia entre culture grecque et scythe, ou Massilia entre culture grecque et gauloise (mais ce sont des sujets que je connais moins).

Tous ces syncrétismes de cultures de troupes coloniales coupées de la mère-patrie sont toujours ethnologiquement intéressants. Qu’on songe aux Espagnols créolisés d’Amérique du Sud, aux Français d’Algérie, aux Russes d’Extrême-Orient. Comment se font les mélanges ? sur quelle base ? que prend-on ? que conserve-t-on ? Pourquoi tel héritage est-il conservé, l’autre abandonné ? quel principe organise le compromis ? Dure tâche de l’archéologue quand il s’agit de comprendre tout cela à partir de faibles indices. Risque de dérive subjective : l’imaginaire personnel, les présupposés académiques aussi – les peuples de cette époque étaient-ils si savants que l’érudit qui tente de les comprendre ? l’étaient-ils de la même façon ?

A ces problèmes de relations interculturelles s’ajoute au Gandhara et en Bactriane, un enjeux religieux colossal : ces Grecs sont devenus bouddhistes !  Le vocabulaire académique nous égare. On parle d’art gréco-bouddhiste, comme s’il s’agissait d’un mélange d’une culture grecque et d’une culture bouddhiste. Ca n’a pas de sens ! C’est de l’art grec bouddhiste. Car ce sont des gens de culture principalement grecque – quels que soient les compromis passés avec les cultures de la zone – qui ont adopté une doctrine (et non une autre culture), universelle (même si en son principe elle parlait la langue d’Inde du nord) : la culture bouddhiste.

Belle victoire d’Asoka et de ses décrets publiés aux quatre coins de l’Empire maurya et gravés dans la pierre au III ème siècle avant Jésus-Christ. Grâce au « Constantin du bouddhisme », les descendants des soldats d’Alexandre ont adhéré à la philosophie de l’Illumination. Ils seront même les artisans de sa conservation, tout comme le sera l’île de Ceylan après que l’effondrement de l’empire maurya ait abouti à la restauration du pouvoir brahmanique en Inde du Nord – tout comme aussi, si l’on veut, les Irlandais et les barbares francs seront les acteurs de la conservation du catholicisme quand les hordes de Goths ariens se seront jetés sur l’Empire romain d’Occident.

Disons les choses clairement : je ne comprends rien au bouddhisme. Depuis des années je lis des ouvrages à son sujet – y compris celui que lui consacra Borges –. Ils me tombent des mains. Mais le phénomène m’intéresse, en tant que révolution spirituelle qui, comme le zoroastrisme ou le confucianisme, semble avoir apporté beaucoup de choses nouvelles à beaucoup de gens, et entraîné pour eux des changements irréversibles. Plus précisément j’ai tendance à voir le bouddhisme à travers les yeux de Nietzsche. Donc je le considère, à l’instar du catholicisme, comme une vaste révolution, potentiellement très égalitariste (puisqu’elle refusait le système des castes) et largement inspiré par le refus de la vie (identifier le désir et la volonté à la souffrance, n’est ce point le principe du nihilisme, dont Schopenhauer fit son miel ?). Peut-être est-ce une lecture trop wagnérienne, et trop allemande. Je ne sais. Je suspens mon jugement sur des subtilités du genre « le Nirvâna est-il le néant ? ».

En tout cas le bouddhisme a visiblement impressionné beaucoup de monde, et donc il m’impressionne à ce titre. Je suis toujours aussi sensible au fait qu’une doctrine si philosophique puisse toucher à ce point les masses. Le spectacle du renoncement – avec ses cohortes de moines et d’ascètes – frappe toujours les imaginaires (Veyne a raison sur ce point : peu de gens sont des religieux et des esthètes mais une majorité sont toujours sensibles aux grands déploiements de foi ou de virtuosité artistique que déploie une minorité). Il frappe aussi le mien, en un sens, indépendamment même du fait qu’il ait rallié des foules immense à sa cause. Ces décrets d’Asoka, précisément, qui proclament aux quatre coins de l’empire – et dont Asoka fit porter le texte en Egypte et en Grèce – qu’on ne mange plus de viande à la table du grand roi, sauf quelques paons de temps en temps, et qu’on a construit des hôpitaux pour les pauvres et pour les animaux. Tout cela ne peut pas vous laisser de marbre, même si vous n’y comprenez rien.

Donc les Grecs du Gandhara et de Bactriane, eux, y ont compris quelque chose. Ils sont devenus ardemment bouddhistes, tout comme le seraient peut-être devenus ceux de la Méditerranée si les ambassades d’Asoka avaient atteint Alexandre Magas et Ptolémée, si elles ne s’étaient perdues en cours de route (auquel cas nous serions aujourd’hui tous e Europe bouddhistes et non chrétiens).

Voilà qui est passionnant vraiment. Ces gens se sont mobilisés pour la doctrine de l’Illuminé. On peut imaginer qu’eux aussi construisirent des monastères et des hôpitaux pour les animaux, ce qui ne les empêcha pas de continuer à guerroyer et à conquérir des royaumes (comme nos bons rois chrétiens poursuivirent les massacres).

Ils furent manifestement de fervents serviteurs de la Cause, aussi endoctrinés que les protestants d’Amérique à leur descente du May Flower. Et, forts de leur savoir-faire en représentation d’Apollon et d’Hermès, ils prirent sur eux la lourde responsabilité d’établir la première représentation humaine du Bouddha.

Une initiative insolite, aux conséquences multiples, pour ces Grecs tout d’abord, puisque pendant plusieurs générations leurs royaumes allaient être remplis d’icônes de l’Illuminé – et faire l’objet d’une vénération fétichiste –, pour l’ensemble de l’Asie ensuite puisque leurs statues, imitées, recopiées, déformées, allaient devenir le support de la diffusion de cette doctrine dans tout le sud du continent et au-delà.

Toute la science de Bussagli est précieuse à ce sujet concernant les raisons proprement dogmatiques – directement déduites du corpus canonique du bouddhisme – qui ont conduites à ce choix, éclairées par des raisons plus proprement ethnologiques, ou héritées d’un corpus canonique hétérogène, celui de l’héritage grec. M’intrigue beaucoup notamment ce que dit Bussagli de Philon d’Alexandrie à propos de son égalité : anthropos = logos. Elle aurait joué un rôle dans le choix de représenter le Bouddha. Mais de quelle manière puisque Philon est postérieur à l’invention de cette iconographie ? L’égalité serait-elle inhérente à la façon de voir des Grecs ? voilà qui m’intéresserait car voilà plusieurs mois que j’essaie de penser la singularité grecque en faisant abstraction du fait que j’en suis l’héritier (au même titre que tous les Occidentaux de notre époque). C’est aussi ce que tente de faire François Jullien dans son dialogue avec la Chine, plus précisément dans son livre Le nu impossible, pour qui toute la culture grecque (notamment sa métaphysique) dériverait de sa représentation de la nudité masculine. Au fait, pourquoi les descendants des soldats d’Alexandre n’ont-ils jamais représenté le Bouddha nu ? J’ai mille questions en réserve d’ailleurs sur cette affaire de nudité. Je lisais sur je ne sais plus quel forum américain sur Internet récemment que les artistes du Gandhara, puis les Indiens qui recopiaient les modèles grecs, ont adopté le nu grec masculin, pas le féminin. Pourquoi ? Je repense à Praxitèle. La révolution que représenta son Aphrodite nue. Révolution inspiré des Perses dit Bonfante. Pourquoi cela ne plut-il pas aux Indiens qui pourtant ont des déesses nues ? Après tout peut-être les gens de ce forum qui ne citaient aucun ouvrage disaient-ils n’importe quoi.

Donc revenons à ces Grecs convertis par Asoka et sa secte bouddhiste devenue religion d’Etat. On dit que leur idée de représenter le Bouddha s’inscrit dans le développement du Grand véhicule (la définition d’un bouddhisme exotérique, populaire, que Bussagli relie au fait qu’on demandait de plus en plus aux moines de faire acte de magie et de lire dans les astres – Veyne rappelle aussi que les succès des chrétiens en matière de thaumaturgie à Rome fut beaucoup dans leur prestige auprès des gens ordinaires). Je me demande si leur grande ferveur religieuse ne fut pas, au bout du compte, la clé du dynamisme de leur culture pendant plusieurs siècles. Veyne dit dans son dernier bouquin que Constantin, parce qu’il était un grand empereur, avait besoin d’une grande religion, et que ce fut la raison de sa conversion : sa mégalomanie. On peut penser symétriquement que les descendants des troupes d’Alexandre, parce qu’ils héritaient d’une grande culture, eurent besoin d’une grande doctrine, universaliste, révolutionnaire et sotériologique, comme le bouddhisme pour perpétuer leur énergie et leur singularité loin de l’Heimat originel – et sans anabase possible…

Tout cela est assez fascinant, et l’on regrette surtout qu’il ne reste plus aucun texte pour témoigner de la vision et des projets de ce peuple de pionniers convertis. Seules les statues et les fresques nous en parlent, par le truchement des érudits qui en décryptent le message.

Bussagli, pour nous conforter dans notre intérêt et notre admiration, souligne que les Romains tenaient en grande estime la religiosité des Grecs de Bactriane et du Gandhara (comme celle des Juifs au même moment – certains faisaient d’ailleurs le lien entre les deux) auquel Plotin aurait voulu rendre visite – après d’autres philosophes – et auquel les premiers textes chrétiens font aussi référence (car il y aurait eu une évangélisation aussi, partielle, de cette contrée). On peut concevoir qu’il s’agissait donc bel et bien d’un de ces hauts lieux de prédication qui contribuèrent fortement au progrès moral de l’humanité. Je trouve vraiment cela très intriguant.

Je ne puis enfin, pour terminer, m’empêcher de songer à l’Islam qui a recouvert tout cela – et qui dans sa version très récente fit sauter les statues géantes de Bouddha en Afghanistan, mais c’est la partie la moins intéressante du questionnement – comme il a recouvert les grands centres de religiosité chrétienne de Syrie, d’Egypte et du Maghreb (sans aucun conflit apparent comme le note Veyne). Dans quelle mesure s’est-il nourri de cette effervescence spirituelle du passé ? Peut-être ne s’est-il installé au nord de l’Inde qu’alors que les cendres de cette prédication étaient déjà tout à fait refroidies, et que, « Rome n’étant plus dans Rome », le Volksgeist du bouddhisme grec de Bactriane et du Gandhara s’était déplacé plus à l’Est en Asie (au Tibet par exemple).

Je ne sais pas. Ce serait une question à creuser.

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Mercredi 23 mai 2007 3 23 /05 /Mai /2007 11:58


Rêvons une minute : comme le monde serait beau si chaque époque de son histoire avait son Paul Veyne pour la raconter. Nous aurions alors sur chaque aspect de l’aventure humaine d’admirables clés d’intelligence et de finesse.

D’un livre à l’autre, obstinément, Veyne laboure les mêmes terres – la vaste antiquité romaine – en creusant toujours les mêmes sillons, suivant la même méthode, sceptique, profonde, et en même temps empathique, à la Max Weber dans un sens, en nous mettant « à la place de », dans un univers de sens qui n’est jamais vraiment le nôtre, sans nous être pour autant totalement être étranger (car, après tout, tout en histoire est humain, et nous sommes fils de ce monde-là, même si nous l’avons beaucoup fait évoluer). L’obstination scientifique paie toujours. Cette fois-ci Paul Veyne l’applique au sujet qu’il avait déjà examiné dans un chapitre de l’Empire gréco-romain, paru il y a deux ans : pourquoi l’Empire romain est-il devenu chrétien ?

Et comme d’habitude c’est à un festival de finesse et de pertinence que le vieux professeur au collège de France nous convie. Un festival, en forme de tableau chasse : chasse à l’anachronisme, aux réductionnismes divers et variés (économistes, sociologistes, psychologistes), pour restituer très précisément les causalités multiples qui président aux grandes transformations (des causalités dont la clé n’est jamais présente dans l’époque qui la précède immédiatement : tout ne s’explique pas par « l’état de la société »).

Ceux qui en seront restés à l’antichristianisme indigné, presque nauséeux, d’un Friedrich Nietzsche ou d’un Lucien Jerphagnon (du moins le premier Jerphagnon, celui qui inspira notamment Michel Onfray) en seront pour leurs frais : non le christianisme n’était pas cette « maladie » de l’existence humaine, ni cette religion de vieilles dames qui étouffe tout ce qui se fait de grand. D’abord il faut savoir de quel christianisme l’on parle. Celui de Constantin n’est pas encore celui de Bossuet, ni dans ses dogmes ni dans ses pratiques. Et puis le saisir comme une « erreur collective » c’est idéaliser implicitement le paganisme dont Veyne nous a montré déjà à travers plusieurs livres qu’il était essoufflé depuis au moins cinq siècles, malgré le mérite qu’eurent les philosophes à revigorer son éthique (on notera d’ailleurs que cette fadeur du paganisme est aussi soulignée, à partir d’une autre grille d’analyse, par un Slavoj Zizek dans La Marionnette et le Nain). On ne comprend rien à sa force d’attraction si l’on perçoit le christianisme comme une manifestation d’une asthénie sensorielle (un taedium vitae) face à un paganisme au sommet de sa puissance. Le paganisme était sans force, réduit à sa routine quotidienne, nous dit Paul Veyne, et le christianisme, lui, avec son histoire poignante d’une humanité tombée dans le Mal, et promise à la Rédemption, d’un Dieu aimant chaque individu, attentif à chaque vie, et cette affaire familiale entre le Père, le Fils et le Sainte Esprit, quelque absurde qu’elle puisse paraître, avait de quoi enflammer les âmes, comme un roman d’un style entièrement nouveau chez les amateurs de littérature, ou l’invention de la musique duodécaphonique à l’oreille des mélomane (Veyne parle à propos du christianisme de « religion de virtuoses »). Ce genre d’invention, comme tous les arts d’avant-garde, qu’on y adhère ou qu’on la rejette, ne laisse jamais indifférente. Or, dans une époque où le destin de l’âme passionne autant l’élite romaine que les relations internationales ou l’avenir écologique de la planète enflamment les débats des gens cultivés de nos jours, le christianisme, rival des grandes philosophies, avait tous les atouts en main pour se placer au centre des conversations importantes.

Pour autant malgré ses ressources symboliques, malgré aussi l’ardeur prosélyte à laquelle le condamnait sa doctrine, le christianisme aurait pu ne jamais s’imposer à l’ensemble de l’Empire (c'est-à-dire à l’ensemble du vieux monde situé à l’ouest des déserts d’Asie et au nord du désert d’Afrique). Comme le constate Paul Veyne avec lucidité, une doctrine ne domine pas, par la vertu de son seul éclat. En matière religieuse notamment, le conservatisme l’emporte, et, autour de l’an 300 90 % de l’Empire est encore païen. Selon toute probabilité, il aurait dû le rester, et continuer à tolérer (entre des vagues de persécutions inutiles) en son sein la minorité des adeptes de Jésus.

Mais les individus font l’histoire nous dit Veyne. L’histoire du christianisme, c’est le général Constantin qui la fit, en plaçant ses légions, à la veille d’une bataille décisive, suite à un rêve prémonitoire, sous la protection de Jésus-Christ, et d’un signe nouveau, le chrisme, qui deviendrait son porte bonheur. C’était le 29 octobre 312, dans le combat pour le trône qui l’opposa à son rival Licinius. Dédier la victoire au Christ comme d’autres généraux la consacraient à Apollon, se convertir à la religion minoritaire était en apparence sans incidence sur l’avenir de l’Etat romain car les convictions de l’empereur n’engageaient que lui-même, son seul effet pratique, dans l’immédiat serait de renforcer financièrement l’Eglise, subventionnées par Constantin, comme d’autres avant lui avaient financé des cultes orientaux. Constantin seulement créait un précédent, qui, par le hasard des élections d’empereurs par les soldats de l’armée romaine, allait se trouver confirmé ensuite, le nombre des empereurs chrétiens allant l’emporter sur celui des empereurs païens, malgré la courageuse réaction de Julien.

Le précédent constantinien, que Veyne compare au rôle de Lénine dans l’histoire du marxisme, est examiné au scalpel. Veyne disqualifie impitoyablement toute tentative d’observer le cas « par le petit bout de la lorgnette ». Non Constantin n’était pas un ignorant, ni un cynique. C’était un grand homme d’Etat et un mégalomane, qui avait besoin d’une religion grandiose pour donner sens à son action. Il ne montra d’ailleurs jamais autant sa grandeur que dans l’habileté avec laquelle il conserva intactes les institutions païennes – et notamment la plus centrale d’entre elles, le sacrifice animal -, se contentant de les discréditer par ses discours et d’instiller quelques réformes favorables aux chrétiens comme le repos dominical.

Pourquoi finalement après Constantin le paganisme disparut-il complètement ? Affaire de hasard là encore : un général germanique, qui pour contrôler l’empire d’Occident, investit la cause du paganisme encore très populaire dans l’aristocratie romaine (Rome le « Vatican du paganisme » disait Peter Brown) une guerre à mort avec son rival chrétien, sa défaite en 394, 57 ans après la mort de Constantin, et c’en est fini de la cohabitation pacifique séculaire entre les deux communautés.

La démonstration érudite est hautement convaincante. Agrémenté d’analyses ciselées sur ce que sont la religion, l’idéologie, et de remarques justes sur des sujets collatéraux comme le premier antijudaïsme, ou l’identité européenne, le livre constitue un très riche instrument de réflexion et de déconstruction de pseudo-certitudes sur l’origine de notre univers mental.

Pourtant le philosophe gardera quelque réserve devant la démonstration de Paul Veyne. Non pas tant sur le contenu des connaissances empiriques qu’il mobilise mais sur la tonalité générale de l’interprétation. On se souvient de Nietzsche disant avec son ironie habituelle qu’au fond Kant avait voulu démontrer que tout le monde avait raison. N’est-ce pas au fond, aussi, le présupposé philosophique de Paul Veyne ? Certes pour lui le christianisme est plus fécond que le paganisme, sa dynamique interne est plus puissante, mais au fond tout le monde a de bonnes raisons de garder ses habitudes. Si bien que seule la contingence arbitre entre les différentes options. C’est l’arbitrage aveugle qui prévaut, en fonction du sort des armes sur le champ de bataille, dans des guerres qui n’ont même pas le motif religieux pour mobile principal. Et pourtant il n’y a pas à pleurer sur le sort des perdants. L’Histoire du Monde est le Droit du Monde comme disait Hegel, Weltgeschichte ist Weltgericht. On ne regrettera pas la disparition de l’épicurisme ou du culte de Mithra, parce qu’au fond tout le monde avait de bonnes raisons de croire ce qu’il croyait, et tout le monde retombe sur ses pattes, in fine, en agrémentant sa croyance du pragmatisme adapté à son milieu, aux impératifs de son monde social. L’argument du bon sens des gens vient ainsi, en remplacement de la Raison, consoler l’historien de la défaite de telle ou telle option. Mais la discussion de ce parti pris quiétiste serait matière à un autre livre…

 

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Dimanche 13 mai 2007 7 13 /05 /Mai /2007 13:02

Réactions enthousiastes (quoi que pas toujours unanimes) hier soir au succès de la chanson serbe "Molitva" au concours de l'Eurovision (http://youtube.com/watch?v=Bqh8bHuIUtw).

Mais déjà des polémiques. Une accusation de plagiat d'une chanson albanaise : http://www.youtube.com/watch?v=mn0WAvFh9GQ

Des questions sur le physique de la chanteuse Marija Serifovic qui ne représente pas tout à fait les canons de beauté serbes - ses origines, son homosexualité supposée: http://www.all4yu.com/forum//viewtopic.php?t=21728&postdays=0&postorder=asc&start=105 et http://www.all4yu.com/forum//viewtopic.php?t=21728&postdays=0&postorder=asc&start=135

Certains sur le forum Orlovi se livrent à des spéculations géopolitiques.

A partir du constat sur les votes par pays :

La Serbie a reçu

12 points : par le Monténégro, Finlande, Bosnie, Croatie, Slovénie, Suisse, Macédoine et Hongrie

10 points : par la Norvège et Suède

8 points : par la France, Allemagne, République tchèque, Malte et Pologne

Mais 5 pays n'ont pas voté pour elle : Andorre, Turquie, Lituanie, Estonie, et Grande-Bretagne.

"Tu t'attends quand même pas à que les baltes, qui détestent les russes (et par translation les serbes), filent bcp de points la serbie.... ne parlons pas des ottomans, 12 pts à la bosnie et 0 à la serbie, si c pas politique tout ça... " estime l'un.

"Le concours de l'Eurovision est le seul endroit où l'on peut dire que la destruction de Yougoslavie et de l'URSS est un avantage. Avec les règles actuelles, l'Europe de l'ouest ne va jamais gagner l'Eurovision" remarque un nostalgique de l'ex-Yougoslavie http://www.all4yu.com/forum//viewtopic.php?t=21728&postdays=0&postorder=asc&start=165

Pour certains le vote de la diaspora serbe de France, d' Allemagne et d'Autriche aurait aussi influencé les résultats.

Dans le même esprit "géopolitique" et un brin raciste, la remarque d'un Russe sur You Tube

"Me, my friends, in Russia were watching this song contest and we all thought (being Russian), that the Serbia this year is NUMBER 1.
I guess most of voting during this contest is really not objective. People vote for their nationality, neighbours, etc. We laughed to tears when Austria gave 12 points to Turkey. Who voted for it? Fucking immigrants. Turks are like bacteria. They are all over Europe. And they don't care that the song is shit, all that matters is that the singer is Turkish as well. " http://youtube.com/watch?v=Bqh8bHuIUtw

Tout cela faisant dire à un Anglais à propos de la chanteuse :  "she has a great voice but it only won thanks to all the helpful voting from the balkans. If the west dont win soon there will be calls for west europe show only. and we pay for it!(BBC organises televoting and communications). 

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Lundi 30 avril 2007 1 30 /04 /Avr /2007 17:40

Je viens de publier une petite page sur parutions.com à propos d'un ouvrage d'Anne Dufourmantelle : http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=85&srid=427&ida=8120.

Je ne suis pas très emballé, à vrai dire, par ce genre de psychanalyse philosophique, mais j'avais commandé ce bouquin par curiosité, espérant vaguement - mais à tort - qu'il serait utile pour mes recherches anthropologiques. Quelques-unes de ses intuitions peuvent cependant en intéresser certains...

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Lundi 16 avril 2007 1 16 /04 /Avr /2007 14:36
Toujours dans la série des petites recensions que je rédige pour Parutions.com, je signale la mise en ligne de celle que je consacre au dernier livre de Jacques Dubois sur la sociologie de Stendhal - voir http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=1&srid=123&ida=8049 .

Je dois préciser que je ne suis pas un très grand lecteur des auteurs du XIX ème siècle. Le cadre scolaire - qui me déplaisait souvent - ne m'y encourageait guère. J'ai lu Balzac, Chateaubriand, Nerval, Musset, Hugo, Flaubert, Proust ou Zola plus par obligation qu'autre chose. Et je n'ai plus guère le temps de me replonger dans cette prose. Pour autant je n'y associe pas que des mauvais souvenirs. J'ai lu la Chartreuse de Parme (au moins en partie) à 20 ans, quand l'envie de tenter le concours de Normale Sup sans passer par la Khâgne m'a effleuré (seulement effleuré car j'ai abandonné le projet au bout d'un mois - la Chatreuse était au programme). J'en ai beaucoup apprécié le style que pendant quelques semaines je m'efforçai même d'imiter (c'était mon côté éponge). Pour moi, de ce fait, Stendhal reste associé à quelque chose de vif et de lumineux qui va bien avec l'Italie.

Le livre de Jacques Dubois a certes quelques petits défauts que j'ai préféré ne pas mentionner. Mais l'intérêt principal du livre est qu'il m'a fait un peu réfléchir aux blocages de la société post-napoléonienne, qui, à certains égards, ressemblent à ceux de notre époque. En plus marqués peut-être parce que la structure de classe restait plus figée.

Du coup cela fait aussi penser à ce que fut le bonapartisme, comme phénomène social.

Je lisais l'an dernier La Démence coloniale sous Napoléon, un réquisitoire implaquable et juste contre le dispositif conquérant raciste que l'Empereur fit peser sur les colonies françaises (et voulait généraliser au monde entier, heureusement l'hégémonie maritime anglaise l'en empêcha). C'est un aspect néfaste et peu connu du premier Empire français. Il y a aussi celui que les  autres Européens ne manquent jamais de rappeler : l'invasion sauvage de tout le continent : les meurtres, les viols, les pillages. Sur la place où je me suis fait prendre en photo début avril à Alcaniz il y a une plaque qui commémore l'héroïque résistance espagnole face aux soudards de l'Empereur qui ont causé mille ravages dans cette ville.

Mais l'histoire n'est pas morale, nous le savons. L'ardeur sanguinaire du bonapartisme est aussi ce par quoi les acquis de la Révolution se sont stabilisés dans l'Hexagone, et ont un peu "contaminé" les monarchies avoisinantes (le fameux Code civil, qui ne se serait peut-être jamais imposé autrement). Elle est aussi ce par quoi de brillants individus socialement condamnés par leur appartenance de classe se sont vus ouvrir des "opportunités", comme on dit, extraordinaires. Même un bourgeois, du niveau du Grenoblois Henri Beyle alias Stendhal, ex-auditeur du Conseil d'Etat napoléonien, en a bénéficié. D'une manière générale à peu près toutes les classes sociales profitent d'un pouvoir conquérant (du moins lorsque celui-ci a des tendances redistributrices, ce qui est le cas du bonapartisme). L'équivalent se vérifie autour de Jules César 20 siècles auparavant.

C'est ce qui fait que se multiplient les initiatives audacieuses et souvent admirables dans tous les milieux à l'occasion des phases de conquêtes, pourtant bien sombres pour les peuples qui les subissent - Nietzsche l'a bien compris qui ne manquait pas une occasion de vanter les mérites de Napoléon. Ce constat fait craindre que l'humain garde encore pendant quelques générations quelque goût secret pour les entreprises sanguinaires qui ouvrent des boulevards aux changements sociaux.

Cela dit il est vrai que la tendance conquérante est bien amoindrie aujourd'hui. En Europe du moins. Chaque peuple semble s'accommoder désormais des frontières qui lui échoient, tout arbitraires qu'elles soient - parfois d'ailleurs au prix d'une occupation "internationale" comme dans les Balkans. L'exploitation économique (notamment celle des peuples du Sud) compensant peut-être la frustration de ne plus pouvoir dominer militairement.

Cette sublimation est probablement un progrès. Je visitais hier le monastère de Mortemer auquel s'attache le souvenir glorieux du Plantagenêt Henri II qui aurait pu construire un grand royaume anglo-normand de l'Ecosse aux Pyrénées si la France centrale n'avait contrarié ses projets. Chaque région d'Europe garde le souvenir d'un souverain conquérant qui aurait pu fonder  dans le sang un grand Empire (en Béarn par exemple on se souvent de Gaston Fébus). Il est heureux aujourd'hui que les grands empires ne soient plus à la mode (même aux Etats-Unis, l'hégémonisme n'a plus la côte) et qu'on puisse réfléchir aux réformes des structures sociales sans chercher d'exutoire guerrier.

Mais il est toujours bon de tenter de comprendre les générations antérieures. Stendhal raconte dans ses romans ce que Musset disait aussi : cette frustration des orphelins de la Révolution et de Napoléon, nés dans un monde où tout semblait possible, et vieillissant dans une société où l'on ne peut plus rêver que d'aimer une femme, au milieu des baudruches conservatrices les plus niaises... On voit bien pourquoi en France le deuil de Napoléon fut difficile, et, à certains égards, le reste parfois encore de nos jours.
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