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L'art divinatoire

1 Septembre 2007 , Rédigé par CC Publié dans #down.under

Je lisais ce matin un bouquin remarquable de Robert Van Gulik sur la Chine ancienne - j'aurai l'occasion d'y revenir, je crois, sur ce blog. Je tombe sur un passage assez étonnant : la théorie du Yin et du Yang, si structurante dans les comportements quotidiens des Chinois tout au long des siècles,  serait le résultat des techniques divinatoires antiques. L'auteur justifie cette thèse en expliquant comment fonctionnait la lecture des tige d'achillée (ne m'en demandez pas plus, car tout cela reste assez obscur pour moi).

A regarder de près une bonne partie de la divination avait à voir avec la prévision des phénomènes météorologiques. Nos sociétés rationalistes ont oublié combien la prédiction du futur fut d'une importance considérable dans l'organisation mentale, politique et morale des sociétés anciennes. Songez par exemple qu'à Rome on n'ouvrait jamais des séances d'assemblées ou des délibérations instutionnelles de tous ordres sans consulter les augures, et ceux-ci avaient une influence considérable sur le moment de la prise de décision voire sur son contenu. En Perse tout dépendait de la divination mages, et cela a déteint sur les califats ensuite. En Afrique, chez les Indiens d'Amérique, la compétence divinatoire du sorcier était au centre de tout.

A vrai dire, encore aujourd'hui la capacité de prédire l'avenir est une vertu magique très recherchée, qui peut fonder le pouvoir politique. Les économistes tirent leur légitimité de leur capacité (revendiquée quoique parfois douteuse) à prévoir les effets d'un déficit budgétaire ou d'une hausse des prix. Et voyez comme certains intellectuels (Régis Debray, Emmanuel Todd) ont gonflé leur plumage dans les années 1990 en s'exclamant "Moi le premier, m'entendez-vous, j'ai prédit la chute de l'URSS, alors que personne n'y croyait". La science a assis son autorité sur son aptitude à prévoir la position et l'état des objets en fonction des modifications que des facteurs extérieurs leur imposent. Un art aux ambitions plus limitées que l'anticipation des grands phénomènes sociaux ou psychologiques, mais dont la modestie même s'est révélé plus payante en terme de gains de pouvoir sur le long terme - je pense à la phrase de Chomsky qui dit à peu près : je ne ne peux pas prévoir si un cancrelas va tourner à droite ou à gauche sur son chemin dans deux secondes, alors ne me demandez pas de prédire l'avenir politique d'une société.

Je suis en tout cas fasciné par cette demande de prédiction qu'expriment les populations humaines, aujourd'hui encore, notamment dans les couches sociales les plus fragiles. Une des illustrations les plus éclatantes du phénomène (sans parler de l'astrologie) est le succès de la météorologie à la télévision. C'est une réalité dont on est peu conscient à Paris - où beaucoup de gens se vantent de ne pas avoir de poste de télé - mais dans de nombreux pays les "monsieur météo" ou "madame météo", les weathermen comme disent les anglo-saxons, sont des héros. Avant-hier par exemple je regardais Eveline Dhéliat, dont les jambes presque sexagénaires en font rêver plus d'un dans les maisons de retraite de France et de Navarre, et qui, tous les soirs, culpabilise les petites gens en leur demandant d'éteindre les lumières quand ils quittent une pièce parce que cela gaspille l'énergie et réchauffe la planète (on ne l'a pas encore entendue condamner les grands groupes industriels et les sociétés de transport dont le rôle néfaste pour l'écologie excède de loin celui de nos interrupteurs électriques). Quelqu'un a-t-il idée du pouvoir de cette dame sur les esprits des masses françaises ?

Pourtant la météo ne sert vraiment qu'à un nombre limité de personnes dont le travail dépend directement du temps qu'il fait (les agriculteurs, les ouvriers du BTP). Pour la plupart, la seule utilité de son bulletin quotidien est de rassurer les gens sur la capacité qu'a acquise l'être humain de prévoir l'avenir, et donc d'une certaine façon, de se certifier à lui-même que le soleil se lèvera et se couchera, et que le monde ne sera pas un horrible chaos sur lequel il n'a aucune maîtrise. Dans la plupart des cas l'unique fonction de la météo est d'atténuer une angoisse socio-psychologique, de rassurer sur l'ordre des choses. Evidemment ensuite, les gens passeront leur temps à protester contre la météo qui "se trompe tout le temps" (et qui donc les trompe, comme les patrons et les gouvernants). Mais cela ne les empêchera pas de la regarder tous les soirs, et d'en faire le pivot des conversations entre voisins. "Ils ont annoncé du beau temps, c'est quand même une bonne nouvelle". C'est surtout une prédiction. Et donc, en soi, une bonne chose...

 

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