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Généalogies du sujet - De Saint Anselme à Malebranche

22 Novembre 2007 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Pour continuer dans la veine philosophique des dernières semaines, je vous signale la publication sur Parutions.com d'un CR sur Généalogies du sujet - De Saint Anselme à Malebranche, un ouvrage collectif dirigé par Olivier Boulnois -  http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=76&srid=0&ida=8745. boulnois.jpg
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Schopenhauer et les sagesses

16 Novembre 2007 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Je relis en ce moment les Aphorismes sur la sagesse dans la vie de Schopenhauer. C'est amusant. Schopenhauer est un auteur qu'on lit à 20 ans, comme Cioran ou Nietzsche, pour se donner l'impression d'être moins naïf que ses pairs, pour être plus lucide plus vite, pour éviter d'être "pris en traître" par l'existence, pressentir d'où viendront les coups. Mais on n'y gagne pas grand chose. Au fond on ne peut pas trop comprendre à ce moment là ce qui est écrit ni savoir de quelle manière on se fera avoir par la vie, par le temps, par le monde. Ce sont des choses qui ne peuvent être anticipées. Schopenhauer.jpg

Aujourd'hui je trouve chez Schopenhauer des choses très profondes. Par exemple cette idée que, pendant le premier quart de sa vie, l'opérateur principal du rapport au monde est la connaissance, c'est-à-dire un médiateur qui conserve une extériorité à l'égard des choses, tandis qu'ensuite c'est la volonté, c'est-à-dire quelque chose qui noue une forme d'empathie subjective avec tout... et de ce fait très largement vous décourage.

Voyez les enfants : pour eux un type qui tombe dans la rue c'est un bonhomme de bande de dessinée. Ils n'accèdent à lui que par une connaissance plus ou moins sommaire de son apparence extérieure. Même ce qu'ils apprendront de lui restera extérieur à eux autant qu'à cette personne elle-même. Juste des représentations. De la Darstellung ou de la Vorstellung.

Pour un adulte, le type qui tombe a une histoire, et un présent, qui vous renvoient peu ou prou à toutes les joies et les difficultés de la condition humaine en général dans laquelle tout le monde est englué. Le type qui tombe est celui dont à la fois on ne veut rien savoir, et celui dont on sait trop bien qu'il est à l'image des gens qui vous sont très proches, qu'il est à votre image-même, qu'il est vous-même, et qu'il est une dimension du monde qui est en vous, autour de vous, du monde dont on ne réchappe pas, sauf par le trépas.

Il y a aussi chez Schopenhauer beaucoup de sottises : par exemple cette idée bouddhiste, selon laquelle il faut "désirer" le moins possible, ne pas vouloir le bonheur, parce que cela vous conduit au plus grand malheur. Cette idée me paraît absurde. Nietzsche a raison d'y voir une idiosyncrasie, le symptome d'un épuisement de la santé chez celui qui la profère. Il n'y a aucune raison pour qu'un déplaisir compense symétriquement un plaisir ni même a fortiori pour qu'il le compense au quintuple comme le laisse entendre le vieil Arthur. Le déplaisir ne vient pas en "rançon" du plaisir (ce qui serait une idée chrétienne, quand on y pense), ce sont des données indépendantes l'une de l'autre. En revanche, on pourrait soutenir que le déplaisir entraîne le déplaisir, par un effet d'accoutumance (il existe des travaux scientifiques, je crois, sur l'accoutumance au stress), mais surtout par effet de représentation : l'homme qui n'a que des malheurs dans sa vie, ne peut pas se raccrocher à des souvenirs heureux pour bâtir une joie nouvelle.

En même temps je ne suggèrerais jamais que le contraire de la proposition de Schopenhauer est vrai. Qu'il faut désirer à tout prix. Ne serait-ce aussi que parce qu'il y a une accoutumance au désir et au plaisir (aux hormones auxquelles ils sont liés) qui peut à terme en atténuer le charme.

Il me semble, à l'évidence, qu'on ne peut être "prescriptif" en matière d'hygiène existentielle. Toutes les "sagesses de vie" sont durablement périmées. Non pas tant parce que le sujet lui-même doit définir lui-même la sagesse qui lui convient (gnôti seauton) contre les sagesses extérieures des "pères" (ainsi que le laissait entendre le libertarisme des années 60), mais parce que toute sagesse qu'on s'impose à soi-même ou que l'on reçoit d'autrui est en grande partie chimérique. Nous ne savons que peu de choses de notre fonctionnement interne, et des effets du monde externe sur ce fonctionnement. Donc l'édition de règles sur un fond de savoir aussi faible ne peut être qu'illusoire.

De même, il est assez illusoire de "se juger" soi-même. Un mien ami se vantait hier d'avoir su garder "les mains propres" dans un monde rempli de vice (il songeait surtout aux vices politiques de notre société). Je me garderai bien d'en dire autant de moi-même. En matière de morale, je réprouve pour ma part tout autant le quiétisme que l'autoflagellation : il me semble que le bilan de ce que nous faisons, et de ce que nous ne faisons pas est largement indécidable. J'ai un jour entendu un prêtre vanter les propos d'un archevêque, je crois. Il disait : "Une journaliste lui demandait 'est ce vous vous considérez comme...' il a coupé la parole en lui répondant simplement 'je ne me considère pas' ". Ce genre d'exercice de dénégation du regard sur soi dans le contexte chrétien ne m'intéresse guère compte tenu de ses présupposés ("le moi est toujours haïssable" de Pascal), mais en tant que tel le refus de se considérer a quelque chose de pertinent. Bien sûr il faut un minimum de discernement sur ses actes et l'orientation générale qu'on leur donne. Mais les récupérer dans une contemplation (ou dans le dénigrement)  systématique de ce que l'on croit être, ne me paraît pas fondé.

Là encore il faut bien garder à l'esprit que nous n'avons pas les clés d'un jugement global. Nous ignorons trop de choses, sur nous-mêmes  et sur le monde, sur ce qu'ont été et seront les choses, pour savoir tout ce que cela vaut. Nous en savons seulement assez pour avoir l'intuition de certains jugements sur nos actions et sur celles des autres, juste assez pour continuer à agir, exister un peu, en suivant quelques lignes directrices, quelques règles utiles. Mais moins on rattache tout cela à des jugements globaux, et plus a de chances de rester en prise avec la réalité de ce qui est.

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"Au fondement des sociétés humaines" de Maurice Godelier

13 Novembre 2007 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Je viens de publier sur Parutions.com un compte rendu du dernier ouvrage de Maurice Godelier qui est un des plus célèbres ethnologues (anthropologues) français de notre époque. A vrai dire j'aurais aimé mettre ses travaux en perspective avec ceux du jeune David Graeber, et avec l'anthropologie naturelle, mais le temps fait défaut. godelier.jpg

En tout cas, on peut toujours jeter un coup d'oeil à mon CR sur http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=8578, et bien sûr lire le livre...
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Nietzschéisme de gauche

1 Novembre 2007 , Rédigé par CC Publié dans #down.under

Dans sa bibliographie, le webmestre de http://www.webnietzsche.fr/ à la suite de la mention de mon livre sur Nietzsche ajoute en lien hypertexte "Blog de l'auteur, qui comportera prochainement des éléments sur Nietzsche".

Voilà qui crée une sorte d'obligation morale pour moi de parler de Nietzsche. nietzsch.jpg

Or je soupçonne que le petit compte-rendu que j'ai publié sur parutions.com sous le titre "Nietzsche et Cheikh Anta Diop" ne suffit pas à remplir le minimum syndical requis en la matière.

Je pourrais (lâchement) m'abriter derrière l'idée que Nietzsche est partout dans mes écrits.

Mais si comme Dieu Nietzsche est partout, il peut fort bien n'être nulle part. Et donc je m'exposerais à voir la mention de mon blog être supprimée du noble site http://www.webnietzsche.fr/...

Aussi faisons un effort. Pour remplir mon quota de mots "Nietzsche" dans mes pages, je cite ici l'ouvrage d'Aymeric Monville : Misère du nietzschéisme de gauche. De Georges Bataille à Michel Onfray aux éditions Aden . Je précise que je ne l'ai pas (encore) lu. Bricmont en dit du bien dans le Diplo de septembre (http://www.monde-diplomatique.fr/2007/09/BRICMONT/15131), mais Bricmont publie chez Aden, ceci explique peut-être cela. Une émission sur France culture récemment (retranscrite sur http://editionsdelga.com/information/presse/fc20070131.pdf) décrit le livre comme procédant de l'orthodoxie marxiste.

Je ne suis pas "fan" du tout de la polémique sur le nietzschéisme de gauche. Les marxistes et la droite (Philippe Raynaud) se retrouvent depuis longtemps pour faire le procès de la récupération de Nietzsche par la gauche. J'aimais mieux Derrida dans Otobiographie (un livre sur Nietzsche du reste) quand il disait que toute grande oeuvre peut être lue de droite et de gauche.

Pour moi Nietzsche c'est de l'expérimental, et c'est beaucoup d'humour. Je ne souscris pas aux lourdeurs académiques qui voudraient le cantonner dans un camp politique ou dans un autre. Ca ne présente aucun intérêt.

Par exemple quand j'entends M. Monville déclarer à la radio "la vision de l'individu qu'a Nietzsche, c'est une vision un croupion, une vision complètement biaisée de l'individu, une réduction à l'instinct, une réduction au biologique, une réduction à la nature". Je ne peux voir là qu'une volonté précisément de ne pas lire Nietzsche et de ne pas le comprendre. Car "réduction" et "nature" sont des termes incompatibles chez Nietzsche. S'il y a bien quelqu'un qui ne "réduit" jamais la nature, c'est Nietzsche. La nature n'est réductrice chez Nietzsche que lorsqu'il s'agit de sonder avec ce terme  les idoles de l'intellectualisme (par exemple quand il déclare "il y a beaucoup de bière dans le protestantisme allemand", Nietzsche fait, si l'on veut, de la réduction du culturel au naturel, mais cela ce n'est que la phase polémique de sa généalogie, à côté de laquelle le penseur au contraire réhausse les instincts et le bios comme aucun autre philosophe ne l'a fait avant lui, ni peut-être même après, en en explorant toute la complexité, l'irréductibilité précisément).

Que cet individualisme pose problème parce qu'il coupe des masses, cela effectivement peut interpeler la gauche. Mais c'est un problème tout à fait distinct de la question du biologique. Et puis la coupure individu-masse est très problématique, il y a des ambitions de fusion des deux chez des admirateurs de Nietzsche comme Gide. A un certain niveau d'ailleurs la définition de l'individualité comme "Ego fatum" n'est pas si éloignée d'une idée de soumission aux conditions historiques - et donc à la volonté des masses - que défend la tradition marxiste. Tout est bien plus complexe à ce sujet qu'il n'y paraît.

Je n'ai donc pas l'impression qu'on ait affaire avec cet ouvrage à une étude sérieuse de Nietzsche. A mon sens Nietzsche est un penseur de droite, mais nombre de ses intuitions sont utilisables avec profit dans des optiques aussi bien de droite que de gauche, notamment tout son antisubstantialisme (et pas seulement dans sa dimension anti-chrétienne). Qu'ensuite le nietzschéisme (et non pas Nietzsche lui-même) pose un problème aujourd'hui à la gauche, et puisse donner lieu à des luttes internes à cette tendance, je n'en doute pas. Mais c'est alors plus un problème politique (et même de sociologie du champ politique, politico-intellectuel, dans la lignée des Neveux de Zarathoustra de Pinto ) que philosophique.

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