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A quoi sert Nietzsche ?

24 Août 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie

Je profitais la nuit dernière d'une insomnie passagère pour relire La Domestication de l'Etre de Peter Sloterdijk. Je retrouvai alors ces paragraphes où il met en avant la nécessité de dépasser l'opposition sujet/objet, la relation maître/valet, mettre fin aux logiques du viol, aux habitudes paranoïaques "allotechniques" pour se mettre au diapason d'un homéotechnique qui abolirait tout fantasme de la maîtrise et de la violence.

De prime abord (mais il faudra y songer longuement) ce genre de pensée qui veut éviter le ressentiment ou le refus de son époque me rappelle les trésors d'ingéniosité qu'ont déployés divers philosophes optimistes pour déceler du positif dans les phénomènes de leur temps (notamment dans l'essor du capitalisme au 19 ème siècle, et d'une façon on peut dire que jamais aucun grand philosophe n'a pu s'offrir le luxe de dire complètement "non" à son époque, tous, même si certains plus que d'autres (Hegel plus que Marx, Kant plus que Schopenhauer), cherchant à valoriser ses aspects positifs, quitte à n'y voir qu'un "moment" historique, uen transition, vers quelque chose de meilleur. 

Je ne veux pas juger hâtivement ce genre de démarche. Il convient d'y réfléchir longuement. J'observe qu'elle se réclame de Heidegger et accessoirement, par endroit, de Nietzsche, et je ne pouvais m'empêcher en lisant ces pages de songer aux vitupérations des modernistes "pur sucre", rationalistes (notamment dans la veine chomskyenne) contre le ralliement des progressistes au relativisme anti-scientiste des nietzscheo-heideggeriens.
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Il me semble que ces gens manquent le besoin général à notre époque d'une réconciliation avec le monde dont précisément Nietzsche comme Heidegger sont les opérateurs. Ce besoin correspond à une volonté de "réparation" d'une violence imputée à la modernité occidentale (à la métaphysique, au platonisme, dont la technoscience à sa manière serait l'héritière). Violence dans le rapport à la nature (et à la propre nature de l'humain), violence dans les rapports sociaux au nom des utopies. Ce besoin de réconciliation explique que Nietzsche séduise aussi bien des intellectuels bourgeois newyorkais qui font du roller sur les rives du fleuve Hodson, que des étudiants africains comme cet élève de l'université jésuite dont je parlais hier et qui citait mon livre dans un mémoire publié sur Internet.

Pour reparler une minute encore de l'Afrique songez encore à cet ouvrage sur Nietzsche et Cheikh Anta Diop de
Ramsès L. Boa Thiémélé dont j'ai déjà parlé sur ce blog. Au fond Nietzsche dans cet ouvrage y apparaît comme une légitimation possible de la démarche de Cheikh Anta Diop, un auteur qui autorise que l'on desserre quelque peu l'étau des critères scientifiques de la vérité sans pour autant renier totalement l'apport de la philosophie européenne, pour réintroduire de l'héritage africain (et de la fierté africaine). Là encore Nietzsche est l'opérateur d'une réconciliation, qui intègre même dans son sillage le christianisme (ce qui le rend acceptable pour les universités jésuites). Paradoxe d'un penseur qui fit souvent l'apologie de la violence, mais j'ai moi-même souligné dans mes travaux (pardon de me citer), comment cette violence se retourne aisément en une passion de la passivité (la volonté d'acceptation, le 'oui", qui, Heidegger le voyait bien, pouvait même devenir une volonté de on-volonté, et une volonté de rien).

La violence de la modernité occidentale s'atténue et se répare dans le nietzschéisme et l'heideggérisme. Et Peter Sloterdijk a tout-à-fait raison de souligner que cela a "à voir" avec l'abolition de la distinction sujet-objet. C'est parce que le positivisme, comme avant-garde de la modernité scientifique (et par là j'entends aussi le néo-positivisme actuel) n'accède pas à cette abolition qu'il "manque de ressources" pour "compenser" les erreus de la subjectivité occidentale conquérante des siècles précédents. On dira que l'ennui, de la "compensation" nietzschéenne, heideggero-nietzschéenne (ou encore "postmoderne") est qu'elle sacrifie les critères de la vérité "objective", précisément en sacrifiant l'objet. Ceci indubitablement la prive de nombreux aspects pratiques (notamment quant à la définition du destin politique de l'humain, des gens comme Peter Sloterdijk semblant s'en remettre, comme Heidegger dans un sens, au devenir spontané de la technique et à ce qu'il apportera), mais il faut reconnaître qu'au niveau philosophique le plus profond(du fait notamment de ce que les technosciences elles-mêmes révèlent de l' "objectité" du sujet qui prétendait transformer le monde) l'abolition de la dualité sujet-objet est de plus en plus difficile à contester.

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Heureux qui, comme un petit livre chez L'Harmattan...

23 Août 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Publications et commentaires

L'existence d'Internet permet aujourd'hui des promenades amusantes. On découvre des usages inattendus de ce qu'on écrit. Il y a un an, comme je regardais les catalogues des bibliothèques, je vis qu'un étudiant de Toronto avait emprunté mon livre sur Nietzsche. Qu'en a-t-il fait ? L'a-t-il cité dans quelque mémoire de master ? Qu'en a-t-il dit ? Allez savoir. Je ne me doutais pas en tout cas qu'on le consulterait dans une université anglophone.

Ce soir, je tombe par hasard sur un mémoire "en ligne", de M. Rodrigue Ntungu Bamenga, de l'université Saint Pierre Canisius Kimwenza, "Faute et Châtiment. Essai sur le fondement du Droit pénal chez Friedrich Nietzsche" (http://www.memoireonline.com/07/08/1206/m_faute-chatiment-essai-fondement-droit-penal-friedrich-nietzsche10.html). Cette personne semble intéressée par l'usage que j'ai fait de la notion de "société primitive" chez Nietzsche et de celle de "social embodiment" (en omettant toutefois de préciser que celle-ci provient de Stauth et Turner, et n'est donc pas nietzschéenne stricto sensu). Je me garderai évidemment de commenter ce mémoire et l'emploi qu'il fait de mon livre. Je trouve simplement amusant de songer que mon "oeuvre" de jeunesse - car c'en était une, un mémoire de maîtrise - traîne aujourd'hui parmi les 90 000 volumes - si j'en crois la page http://jesuitesenrdc.free.fr/pages/bibliothequeressources.html - d'une université jésuite de la République démocratique du Congo (notez qu'il ne faut pas s'étonner que Nietzsche soit en bonne place chez les jésuites, lesquels ont toujours lu attentivement les textes de leurs adversaires, d'après ce que m'en ont dit leurs anciens élèves).

Allez savoir encore dans quel recoin improbable de la planète ce petit livre a pu se nicher.

D'une certaine façon, c'est un encouragement à écrire. Si même des ouvrages assis sur le faible réseau de diffusion de L'Harmattan finissent par voyager au delà des mers et des océans, il ne faut pas hésiter à prendre la plume. Cela servira toujours à quelque chose, à quelqu'un.
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Un CR en anglais (Boulnois)

21 Août 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

On me signale que mon compte-rendu du dernier livre d'Olivier Boulnois vient d'être traduit en anglais sur http://www.thenib.eu/spip.php?article15&artpage=1-2. Sur ce journal en ligne (No Innocent Bystanders) je ne sais rien de plus que ce qu'en signale la page de présentation sur Internet. Le rôle de "passeur" que cette revue semble assumer me paraît fort utile et noble.
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Livres à publier

19 Août 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Publications et commentaires

La rentrée s'annonçant fort chargée, je me suis dépêché de boucler pendant les vacances l'écriture de trois bouquins que je dois maintenant "placer" chez des éditeurs, des livres sur lesquels je travaille depuis des années et dont nous verrons bien qui ils intéresseront.

Le premier est la traduction en français et l'annotation des mémoires de mon grand-père paternel, garde civil à Barcelone en 1936, dont j'ai déjà glissé quelques extraits ici. Un livre pas très long, mais qui, je crois, peut un peu surprendre par rapport aux mémoires habituelles des généraux ou des chefs politiques. J'ai énormément appris sur l'Armée populaire de Catalogne en traduisant ces pages. Il me faut trouver un éditeur désormais, mais peut-être le 70 ème anniversaire de la chute de la seconde république espagnole l'an prochain ouvrira-t-il une "fenêtre d'opportunité" comme on dit.

Mon deuxième livre peut paraître un peu étrange, ce sera un  ouvrage d'anthropologie de la nudité (ou de philosophie de la nudité/sociologie de la nudité, on ne sait pas trop comment dire, ma "possible" directrice de collection m'a dit : "votre bouquin est très philo c'est ce que j'ai apprécié en lui", il est vrai que je n'ai pu m'empêcher de faire des détours par Nietzsche, Deleuze, François Jullien - même s'il ne faut surtout pas se contenter des philosophes pour philosopher, la bonne philosophie est-elle dans l'anthropologie et réciproquement ? A chacun d'en juger). Le sujet peut sembler trivial, "it sounds like a real treat" m'a dit un ami à ce sujet (j'ai aimé le choix du mot "treat"), mais pour moi il se prêtait surtout à essayer une difficile articulation entre anthropologie naturelle et anthropologie culturelle (si cette dichotomie a encore un sens), et à une confrontation avec l'éternel problème des universaux. Rien n'est encore signé, mais il se peut que le livre soit publié par les éditions du Cygne.



Enfin, la mise en forme livresque de ma petite thèse de doctorat en sociologie du droit.

Je me suis promis de ne pas écrire à nouveau de livres avant un certain temps. D'abord parce que mon statut professionnel ne me donne pas assez de temps libre pour le faire. Ensuite parce qu'il y aura déjà suffisamment de travail, les weekends et jours fériés, pour expliciter et commenter dans des articles, emails, billets de blogs et autres ce qui a déjà été publié.
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Was ist das, "Philosophie morale" ?

14 Août 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie

J'écoutais une fois de plus à la radio aujourd'hui (une fois de plus car nous y avons droit tous les étés) un cours de Michel Onfray. Une de ces interminables promenades à travers l'histoire de la philosophie, promenades qui ne sont pour leur auteur que des prétextes  pour mettre en avant son idiosyncrasie (sa haine de la religion, son refus de la procréation etc). Je ne critique pas Onfray, car je sais que ses intentions sont bonnes, on le sent. Il veut mettre au service d'autrui les outils de ce qu'il considère comme sa libération personnelle (ce qui l'a propulsé du rang de fils d'ouvrier agricole à celui d'intellectuel médiatique à succès). Le fils d'ouvrier que je suis peut comprendre la démarche - ce qui m'étonne tout de même c'est qu'il garde une foi dans l'enseignement, je veux dire en la possibilité de dire quelque chose, et là mes pensées se tournent vers Deleuze. Mais laissons cela.

On peut se demander à l'infini pourquoi Onfray fait encore ça. Et pourquoi on le laisse faire cela, à quoi cela peut bien servir pour les gens, et pour les institutions qui orientent les goûts des gens. Est-il une soupape de sécurité pour un ordre social malmené ?

Depuis 25 siècles on se tourne vers la philosophie avec le sentiment que son geste, son mouvement, sera bénéfique à l'humanité même si les philosophes par eux-mêmes souvent ne le sont pas. On soupçonne qu'il y a quelque chose de précieux là-dedans, à tort ou à raison.

On ne peut dire cela sans immédiatement poser la question "qu'entend-on par philosophie ?". Est-ce que les incantations d'un chamane sont de la philosophie ? est-ce qu'une danse est philosophique ? Questions advenues avec la crise de la métaphysique, et que je ne puis évidemment qu'aborder allusivement ce soir. La philosophie, malgré ses prétentions radicales n'est-elle pas qu'une des formes de la spiritualité ? une spiritualité "à l'occidentale", une spiritualité adaptée à l'individualisme ?

Avant d'entendre Onfray je m'étais dit qu'aujourd'hui j'écrirais un billet sous le titre "De quoi Nietzsche est-il le nom" en pastichant une expression de Badiou devenue populaire. J'ai du mal avec le nietzschéisme, je ne puis le cacher. S'il n'y avait eu que Nietzsche dans la philosophie je n'y serais pas venu. Platon, Descartes, Hegel m'ont fasciné. Nietzsche n'était appréciable que comme un complément de cela, comme un éclat de rire final. Mais je n'aurais jamais aimé le nietzschéisme "tout seul". Aujourd'hui je vois bien que Nietzsche finit par fonctionner comme une sorte de paradigme à soi seul. Il est vrai qu'il peut le devenir parce qu'il est assez dense, assez vaste, et assez riche de contradictions (comme tout grand auteur) pour fournir des clés de réflexion. Et donc mieux vaut lui qu'aucun. Et mieux vaut Nietzsche que Hegel, car cela fait déjà une dose de religiosité en moins. Mais timeo hominem unius libri, et tout autant l'homme d'un seul auteur, ou d'un seul paradigme. Et ce paradigme là fait passer à côté de beaucoup d'autres choses.

Mais c'est un paradigme qui va bien avec la réduction de la philosophie à la philosophie morale. L'heure n'est plus aux grandes envolées (stimulantes) de la pensée métaphysique qui entendaient penser tout et le Tout. On a presque le sentiment que la philosophie, dépossédée par la science empirique - qui lui a volé les outils de pensée de la matière inerte, du vivant, et même du social - et par l'esprit démocratique - qui lui vole le politique, puisqu'il n'y a plus de "bergers des hommes" - se replie sur le pré-carré de la "construction de soi", de l' "éthos quotidien", du "comment dois-je me comporter avec mon voisin de palier ?" sur lequel viennent la rejoindre tous les gens un peu perdus, un peu fragiles. Ce n'est pas la première fois. Les grands replis sur la philosophie morale sont légions dans l'histoire de la discipline depuis Socrate. C'est même la fonction majeure que lui donna la Troisième République à ses époques les plus "centristes" (certains passage du livre de Pinto sur le métier de philosophe à cet égard sont bons à prendre).

Philosophie morale, micro-philosophie, le quotidien. Cette philosophie là, petite médication des âmes pour sujet en questionnement, est presque condamnée à forcer le trait de l'individualisme, je veux dire à accentuer le mythe de l'individu préexistant à lui-même, l'individu sans généalogie qui est son propre père, sa propre mère (je songe à Sloterdijk mais ne développons pas). Ce que j'ai toujours aimé chez Hegel, c'est sa manière réaliste de placer la société au principe, via la famille, comme mère de l'individu. Je comprends le geste de rupture à l'égard de cette pensée : oui, le sujet peut construire d'une certaine façon son statut d'orphelin, ou plutôt de monade autopoïétique, pour ainsi dire. Nous ne sommes pas enfermés dans l'Oedipe comme disait Deleuze. Mais il ne peut le faire dans un aveuglement adolescent sur la question de la dette, qui n'est pas dette à l'égard des géniteurs, mais dette à l'égard de la société et du monde (ce que Nietzsche lui-même dans ses moments conservateurs reconnaît avec beaucoup de lucidité). Et cette dette dépasse largement le volontarisme théorique de l'individualisme philosophique, et donc les artifices de la philosophie morale car elle est héritage en même temps que dette, héritage et donc formatage. Cette dette interdit même la possibilité d'une philosophie "réduite" à la philosophie morale. Car soyons clair : que vaut une philosophie du bonheur, ou de la construction de soi, si je vis dans une société où l'on me ment sur la guerre en Ossétie du Sud et sur tant d'autres choses (et où l'on m'encourage à me mentir à moi-même sur le monde où je vis) ? N'est-il pas urgent à ce moment-là que la philosophie réinvestisse le champ du politique (et pas seulement pour défendre les "acquis sociaux" comme l'a fait Onfray) ? que vaut une philosophie de l'individu qui ne place pas en son principe une étude de la biologie, du darwinisme, bref une philosophie qui ne se fait pas philosophie des sciences ?

Je dois un article à la revue Le Grognard, que je ne parviens pas à écrire, je m'en excuse auprès d'eux. J'avais été séduit, par le caractère modéré et sceptique de leur individualisme. Mais la philosophie morale individualiste même modérée n'est-elle pas encore trop dans l'abstraction et dans l'erreur ?
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