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Le shivaïsme (II)

12 Novembre 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Shivaïsme yoga tantrisme

Reprenons ici notre lecture de Daniélou (je dirai un peu plus loin les critiques qu'il m'inspire) commencée ici.

Comme le néo-platonisme grec, le shivaïsme du 4 ème sècle ap JC va voir dans les dieux des symboles de forces physiques (la force d'éclatement de l'univers, la formation des entités matérielles, les quatre éléments) utiles à la dévotion populaire.

Un dravidien du Kérala, au IX ème siècle, Shankarâchârya (Shankara) initié et acculturé en langue sanskrite, mais selon Daniélou, profondément imprégné de shivaïsme, réalisa une grande synthèse bouddho-jaïno-shivaïte.

Ce serait sous l'influence du nestorisme et de l'Islam que l'hindouïsme se serait ensuite enfermé dans des spéculations métaphysiques abstraites sur le monisme, le dualisme etc, débats dont seraient nées les Vedanta.

Diverses sectes composaient le courant shivaïte : les vénérateurs du soleil, du soma (la liqueur sacrée), des esprits juvéniles (Gana) aux ordres du dieu-éléphant, des animaux. Tandis qu'à l'Ouest les dynasties scythes renforçaient le védisme, qui allait éliminer le bouddhisme. A partir de là va aussi se développer la bhakti, dévotion sentimentale et extatique à des dieux personnalisés (Râma et Krishna incarnations de Vishnu) qui s'alliera d'ailleurs à l'Islam dans le soufisme.

La pensée de Daniélou m'a fait songer aux spéculations sur l'hermétisme, et aussi, dans un autre registre, aux hypothèses de Panofsky sur l'origine asiatique des monuments médiévaux européens (d'ailleurs Daniélou y fait une vague allusion p. 59). Dans l'hermétisme on prétend que la religion égyptienne se serait "conservée clandestinement" jusqu'à la Renaissance, tout comme dans le shivaïsme se serait maintenu un vieux fond de croyances dravidiennes. Ces théories insistent d'ailleurs toutes sur le poids des  persécutions (par le christianisme pour l'hermétisme, par le védisme pour le shivaïsme) ce qui leur donne une petite coloration paranoïaque.

L'avantage de ce genre de théories, c'est qu'elles désignent l'activité souterraine de la pensée à travers les siècles, celle qui passe par la tradition orale. L'inconvénient évidemment c'est que, justement, comme elles décrivent des traditions "cachées", sans écriture, elle ne s'encombrent pas de rigueur pour en reconstituer la généalogie et on peut les soupçonner de dérailler de temps à autre. D'autant qu'il existe un arrière-plan politique évident à ces thèses qui critiquent en les mettant dans le même panier le monothéisme (même si Daniélou est moins polémique que les livres précités), le rationalisme moderniste et le marxisme (ce pourquoi d'ailleurs l'université qui a été marquée par ces trois traditions ne les aime pas). Le préfacier de Daniélou Jean-Louis Gabin rappelle qu'au 19 ème siècle beaucoup d'intellectuels attendaient une renaissance de la pensée occidentale par l'Inde. Il oublie de préciser qu'il s'agissait là des intellectuels réactionnaires (et Daniélou lui-même conseilla le parti traditionnaliste hindouiste), ce pourquoi d'ailleurs beaucoup de rationalistes préfèrent se désintéresser purement et simplement de la pensée indienne, mais je crois que c'est un tort : il faut au contraire l'appréhender et l'affronter, de préférence dans une perspective anthropologique.

Revenons donc au shivaïsme, et plus précisément à la dimension qui intéressait Onfray. Shiva, nous dit Daniélou, représente la totalité du pouvoir de procréation qui se trouve dans l'univers et le phallus (linga) est l'image de Shiva, et l'acte sexuel est sacré. Le Linga est d'ailleurs vénéré comme l'était le phallus dans l'univers dionysiaque grec. Il est représenté enserré dans le Yoni (sexe féminin). Daniélou rapporte un mythe du Shiva Purâna sur un Shiva exhibitionniste dont le sexe tombe après que les ermites se soient révoltés contre lui (du fait que leurs femmes se battaient pour le toucher). Son linga brûle la terre, monte au ciel, et ravage tout sur son passage. Sur les conseils de Brahma, les ermites demanderont à la grande déesse Pârvâti de prendre la forme d'un vagin dans lequel le linga enfin stabilisé sera enserré et vénéré. Le culte du Linga, observe Daniélou, est le culte du divin, de l'harmonie, de la permanence de l'espèce par delà les individus (je décèle là un écho à la thèse nietzschéenne du Dionysos opposé au principium individuationnis apollinien). Le rituel érotique d'initiation tantrique est ce par quoi l'humain accède à l'intellect pur et au divin par "l'illumination du plaisir", dit Daniélou (p. 105). C'est la voie la plus rapide d'accès au divin mais aussi la plus dangereuse (l'autre misant davantage sur une énergie diffuse dans l'être humain). Tout ceci évidemment doit être pensé dans le cadre de la technique corporelle du yoga, dont la finalité est d'émanciper l'individu des contraintes de son ego et des contradictions du monde par un retour à un état d'indifférenciation.

Voilà donc où en sont mes lectures sur le sujet. Je suis encore loin de pouvoir me faire une opinion sur cette présentation, à part les quelques remarques que j'ai introduites au fil de mon résumé. On a un peu le sentiment qu'à la différence du mouvement dionysiaque qui était importé d'Asie le shivaïsme fonctionne comme un substrat "autochtone" pré-aryen. Je ne suis pas convaincu cependant par Onfray qui en fait une doctrine de "paysans" face aux gens des villes (Daniélou ne va pas du tout dans ce sens là). Peut-être joue-t-il un rôle analogue au taoïsme en Chine, qui est aussi un mouvement plus proche de la religion originelle de la Chine (et que VanGulik disait matriarcale, ce qu'aurait été aussi le shivaïsme, mais ce serait à discuter). Le shivaïsme serait entré en rivalité ou en conflit avec des doctrines fondées sur l'écriture comme le védisme et le bouddhisme comme, d'une certaine façon, le taoïsme l'était face au confucianisme (encore que ces conflits, comme on le souligne souvent, ne soient pas sanglants compte tenu de l'orientation pluraliste des sociétés en cause). Encore une fois je signale tout cela sous réserve d'investigations plus approfondies.



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Le shivaïsme (I)

10 Novembre 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Shivaïsme yoga tantrisme

Il faut qu'à quelque chose malheur soit bon. Je suis parti des énoncés malheureux d'Onfray dans son dernier livre ("le culte de Shiva constitue la spiritualité généalogique des Veda... mais aussi hors d'Inde, de toutes les traditions philosophiques qui suivront - notamment en Grèce" p. 132, "Le shivaïsme illustre un genre de spinozisme avant Spinoza" p. 138 et autres énoncés à l'emporte-pièce dont le seul but est d'arriver toujours à la même conclusion creuse "vive le désir, à bas le christianisme !"). Et j'ai tenté de comprendre un peu mieux le shivaïsme.

Il n'est pas facile de trouver des livres sobres et impartiaux sur le sujet. Le premier sur lequel je suis tombé, "Shivaïsme" de Bernard Dubant était très apologétique à l'égard de cette religion, et très polémique à l'encontre du monothéisme "dépendant de la suspecte "révélation" d'un imposteur psychopathe" (p. 9) - pourquoi diable trouve-t-on si peu de neutralité dans la littérature sur les religions orientales ?

Je me suis donc rabattu sur "Shivaïsme et Tradition primordiale" d'Alain Daniélou.

Je suis pas à pas ce qu'il explique. Que l'être qui a créé le monde est au delà de l'existence (comme dans certaines traditions soufis), que le monde est formé d'une masse d'énergie que le principe d'individuation qui anime tout atome et tout conglomérat fait que celui-ci est doté d'une conscience (voilà qui rejoint mes travaux sur Nietzsche, n'est ce pas, il y avait cette intuition chez lui). Il y a aussi toute une physique dans le shivaïsme, comme chez les épicuriens et les stoïciens. Une physique dont la doctrine religieuse est très fortement dépendante (et même indissociable, je pense, ce qui relègue définitivement le shivaïsme au passé de l'humanité selon moi, et ce qui m'incline à suivre Dawkins dans son refus d'accorder quelque pertinence que ce soit aux religions pour penser le monde d'aujourd'hui).

On y apprend aussi que le shivaïsme, religion de la nature (à laquelle est lié le yoga, le tantrisme aussi) et le jaïnisme, religion de la morale (d'où provient la théorie du karma), ont préexisté à l'hindouïsme et l'ont irrigué. A partir du III ème siècle, la révolution bouddhiste s'essouffle, et l'hindouïsme védique aussi. J'aime beaucoup cette idée de Daniélou (qui n'est peut-être pas nécessairement seulement la sienne) selon laquelle la révolution bouddhiste a affaibli le védisme (le brahmanisme), et l'a contraint à incorporer la non-violence,le yoga, le tantrisme. Très intéressant aussi son développement sur la dynastie bouddhiste scythe des Kushâna, protectrice des arts du Gandhara (voir notre article sur les grecs bouddhistes l'an dernier) avec notamment Kanishka qui réunit le concile duquel naquit le Grand Véhicule (Mahâyâna). Dans la foulée de cette réforme religieuse, dans le Sud de l'Inde renaît le shivaïsme, comme réaction, nous dit Daniélou (p. 46) à la fois au bouddhisme et au védisme perçus comme des religions étrangères. Daniélou fait une analogie : c'est un peu comme si la Grèce asservie par Rome avait reconquis son indépendance (ou encore, avec mes mots à moi, si Mithridate l'avait emporté à la fin du 2 ème siècle av JC). Le bouddhisme, inspiré par le jaïnisme, perd sa raison d'être en Inde lorsqu'il a intégré l'hindouïsme sous Kanishka (on voudrait en savoir plus là dessus), et le jaïnisme connaît le même renouveau que le shivaïsme.

Ce nouveau shivaïsme, nous dit Daniélou, utilise un peu les vedas comme un faux nez, ce qu'il fera aussi de Bouddha dans le cadre du Hinâyana. A partir de 319 et des débuts de la dynastie Gupta au Nord-Est de l'Inde, le néo-shivaïsme du Sud va aussi reconquérir cette zone. C'est à ce moment-là que le vieux fond religieux shivaïte clandestin, autrefois mémorisé oralement  en vers, va être couché dans les livres en sanskrit sous forme de sûtra, pour contrer les livres védiques et bouddhistes (ces derniers écrits en langue populaire pakrit).

... (à suivre

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