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Les ménades

10 Juin 2009 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Après les diverses remarques que j'ai pu faire d'une part à propos du shivaïsme, d'autre part en ce qui concerne l'irrationnel chez les Grecs, il n'était pas absurde que je revienne à des lectures en rapport avec la religion de Dionysos. Le récent ouvrage de Marie-Christine Villanueva Puig, Ménades, Recherches sur la genèse iconographique du thiase féminin de Dionysos des origines à la fin de la période archaïque (Belles Lettres, 2009), m'en donne l'occasion, en abordant le dionysisme par son versant féminin, qui est parmi les plus surprenants.

Marie-Christine Villanueva Puig entend explorer les origines de ce thiase (c'est-à-dire de cette association cultuelle) que dans l'antiquité gréco-romaine on appelait les ménades ou bacchantes, les possédées de la mania de Dionysos, cette divinité venue d'Asie que Paul Veyne nous présente dans son bouquin sur la villa des Mystères de Pompéi, comme un placide patron du mariage et de la bonne vie, mais dont Nietzsche dans sa Naissance de la tragédie nous rappelait tout ce qu'il avait pu représenter d'inquiétant pour l'humanité (et en réalité d'anti-philosophique) à l'époque archaïque.

L'auteure part du plus connu (les témoignages de l'époque hellénistique, la tragédie d'Euripide les Bacchantes au Ve siècle av JC) pour remonter aux origines obscures.

Le lecteur non spécialiste découvre ainsi dans ce livre des figures de femmes très singulières, qui laissent la chambre à coucher et le métier à tisser pour effectuer des danses rituelles la nuit dans les montagnes - oribasie - (et vivre en réalité des transes, dont Marie-Christine Villanueva Puig montre qu'elles perdurent jusqu'à l'époque hellénistique).

Ces ménades sont étranges dans leur accoutrement et dans leur rituel. Elles portent une nébride (une peau de faon, avec la tête et les pattes qui retombent devant, par dessus le chitton - différente de l'imaginaire qui ourne autour d'Hercule et de sa chlamide en peau de lion) ou une , parfois attachée par la taille par des serpents (ces reptiles inquiétant dont le venin peut aussi bien tuer que ramener à la vie) ou une peau de panthère (pardalide). Dans leurs cheveux une couronne de lierre (la plante toujours verte), de chêne ou de smilax (p. 55). Parfois elles ont aussi des serpents dans les cheveux. C'est dans cette tenue qu'elles participent aux processions publiques lors des fêtes des cités, à Alexandrie, à Milet, car ces associations aux pratiques nocturnes clandestines ont pignon sur rue le jour sous l'oeil bienveillant des pouvoirs publics qui les respectent et les craignent.

Elles libèrent leurs cheveux  (les cheveux sont un aspect très important dans l'initiation dionysiaque) ainsi que leur gorge dans leur transe. Elles jouent des cymbales et des tympana (tambourins).

Elles ont un thyrse (javelot environné de pampre et de lierre, et terminé par une extrémité en forme de pomme de pin) et un couteau pour demembrer (diasparagmos) des animaux chassés la nuit qu'elles mangent crus (omophagie). Elles boivent du vin (p. 61) qui est le dieu lui-même (cela ne vous rappelle rien ? oui, les chrétiens aussi disent que le vin est le sang de leur dieu, et ce n'est pas la seule filiation qu'on peut tracer entre le christianisme et Dionysos), puis errent dans la nuit sous l'effet de l'ivresse, se perdent, au point d'ailleurs de pouvoir se retrouver mortes de faim aux abords d'une bourgade en guerre, et secourues par des villageoises (p. 45). On ignore si ces transes avaient un caractère sexuel.

En 146 av JC, les premières bacchanales à Rome provoquèrent la panique et un senatus consulte répressif en bonne et due forme (p. 43) pour renvoyer les matronnes perverties dans leurs foyers cadenassés.

Leurs pratiques extatiques évoquent un âge d'or baigné d'une heureuse animalité, mais aussi une sauvagerie criminelle inquiétante : cette ambivalence même est ce qui rend leur religion fascinante aux yeux des Grecs (et par extension du monde "civilisé" c'est-à-dire romanisé méditerranéen).

Leurs pratiques inspirent des proverbes comme : "Beaucoup de porteurs de thyrse, mais peu de bacchants" rapporté par Platon (Phédon 69c). (Ceci ne rappelle-t-il pas "Too many protest singers, not enough protest songs" ?)

Un sociologue qui pourrait se retrouver parachuté dans l'antiquité grecque, aimerait pouvoir demander quel genre de femme, parmi les jeunes filles et les bonnes mères de famille, était enclin à rejoindre ce genre d'association cultuelle et se livrer à ces transes nocturnes dans la nature... De quel type de famille fallait-il être issu pour avoir envie de jouer les ménades. Et qui vous donnait l'idée d'en devenir une ? Est-ce qu'ensuite le statut de ménade influençait la manière dont ces femmes vivaient leur vie de mère, d'épouse, de belle-soeur, de belle-mère, de nièce, de voisine ? leur conception du plaisir, de la mort ? avaient-elles le sentiment de s'élever spirituellement avec ça, ou le faisaient-elles juste pour se retrouver "entre copines", sortir un peu du huis clos de leur foyer et de la monotonie du tissage ? Voilà bien des questions que l'historien n'ose même pas poser tant il sait qu'elles ne sont susceptibles de ne trouver aucune réponse.

Et pourtant ces questions il faut se les poser, pour sortir de l'académisme, et retrouver une forme d'empathie avec des civilisations éloignées - et cela doit rester des questions posées, des questions en suspend, sans aucune prétention de plaquer quoi que ce soit de contemporain sur l'antique.

Après avoir exposé ce que nous savons avec certitude sur les ménades, Marie-Christine Villanueva Puig se livre à une minutieuse recherche à partir de collections de céramiques pour en retracer les motifs iconographiques depuis le VI ème siècle av JC. Un des aspects les plus suggestifs de cette aride recherche est la démonstration qu'elle développe autour des coupes de banquet (symposion) pourvues d'yeux et qui peuvent faire office de masques. Villanueva Puig suggère qu'à travers le masque les participant (qui ont toujours des hommes) peuvent acquérir le regard perçant du fauve et de Dionysos et s'embarquer sur le bateau de leur dieu et d'Ariane, lui aussi souvent muni d'yeux à la proue.

Une manière de rappeler que les représentations des ménades dans les banquets servent pour les hommes de médiation avec une altérité féminine "sauvage" qu'ils redoutent (la femme en proie au vin et à la transe sexuelle), tout comme la présence des ménades dans les rites funéraires sont une médiation avec une autre altérité, celle de la mort (Vernant avait déjà souligné  la place de Dionysos comme figure de l'Autre dans la Cité, accueilli à Athènes, chassé de Thèbes selon la pièce d'Euridipe).

Voilà qui peut donner envie de retourner aux travaux d'ER Dodds sur le sujet, travaux qui n'ont rien à envier aux intuitions de Nietzsche sur Dionysos, un article dans "les Grecs et l'irrationnel" qui consacre de pages très intéressantes à l'aspect à la fois curatif et spontané des danses des ménades, à la manipulation des serpents, et à la mise en pièce d'animaux dévorés crus (une pratique qui pourrait consister à "manger du dieu" selon lui) que Dodds compare à des pratiques similaires des continents africain et américain.

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Ecrire l'histoire à Rome

9 Juin 2009 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Je signale ici mon dernier compte-rendu de lecture livré à Parutions.com concernant l'ouvrage : "Ecrire l’Histoire à Rome" dirigé par Stéphane Ratti - cf http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=95&ida=10958

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Sociologie du X

8 Juin 2009 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps

En 2000, j'avais réalisé une petite recherche sociologique dans un salon du X. Cette recherche a été (assez tardivement) publiée dans la revue québecquoise Sociologie et Société d'octobre 2008.

J'ai découvert sur Internet que le 25 mai Arte a réalisé une "Soirée spécial - Génération porno". Ce qui m'intrigue dans les extraits disponibles sur Dailymotion, c'est cette succession entre les "confessions" de l'étudiante des Langues O ("Xtina", je crois) et les démentis qu'elle s'est sentie obligée de fournir, en faisant "comme si" elle avait été un peu poussée à dire ce qu'elle a dit... Ce qui est bien la preuve que les censures ont la vie longue.

Le documentaire désigne en tout cas une évolution des comportements des plus jeunes qui donne à penser pour l'avenir. Le phénomène n'est pas propre à la France, évidemment. En 2005, le Guardian et d'autres journaux britanniques attiraient l'attention de l'opinion publique sur le "Daisy chaining" dans les collèges. Il est difficile de savoir quelles implications ces pratiques ont sur l'horizon affectif des jeunes, et quelle "culture" peut naître sur ce terreau là. Ce sera intéressant à suivre.


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