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« Voyage en Gaule » de Jean-Louis Brunaux (ed. Seuil 2011)

16 Août 2011 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

gaulois.gifOn a déjà parlé ici des travaux de Christian Goudineau, professeur au collège de France,  qui s’est souvent essayé à la vulgarisation des connaissances scientifiques acquises depuis vingt ans sur les Gaulois, notamment dans les formes d’un roman. L’archéologue Jean-Louis Bunaux se livre au même genre d’exercice sous la forme d’un dialogue avec un savant grec vivant à Rhodes, Poseidonios d’Apamée, qui fut le maître de Pompée, Cicéron et César et qui effectua un voyage entre Narbonne et Burdigala (Bordeaux) quelques décennies avant la campagne militaire menée par ce dernier.

Si je cite ce livre, c’est principalement à cause de la thèse originale qu’il déploie pour expliquer la différence entre Celtes et « Gaulois », mots que l’on considère depuis quelques années comme synonymes, l’un étant une appellation grecque, l’autre latine (même Goudineau adhère à cette synonymie).

Pour Brunaux, il y aurait au principe de la civilisation celte, une confédération de peuples situés au centre et au sud de la France, en guerre contre les Ligures (au Sud-Est) et les Ibères (au Sud-Ouest). Ces peuples, qui se sont présentés sous l’appellation « celte » (keltoi – ce qui dans leur langue pourrait simplement signifier « les compagnons ») aux fondateurs grecs (phocéens) de Massalia avec lesquels ils firent alliance, ont réussi à faire émerger une culture matérielle, religieuse et politique qui, rapidement, a pu rayonner suffisamment pour assimiler à elle des peuples plus nomades (vivant du pastoralisme) au point de former des hybridations complexes (celtibères, celtoligures). Brunaux détaille d’ailleurs la manière dont les Celtes assimilaient à eux ces populations périphériques : par les mariages (en donnant leurs femmes pour celtiser leurs alliés), par l’emploi de mercenaires en échange de la vente d’armes, etc. Il y aurait eu au nord de la Gaule tout un conglomérat de peuples semi-nomades à l’identité culturelle peu prononcée que les Celtes auraient peu à peu influencés (au point qu’eux aussi se désignaient comme « celtes » auprès des étrangers), et qui auraient été souvent employés comme force armée des Celtes. Ces Celtes « récents » se seraient aussi appelés Galates (un mot dont l’origine n’est pas claire). Ce sont ces Galates qui auraient notamment mis à sac Rome au terme de leurs incursions en Italie, et qui auraient essaimé jusqu’en Asie mineure (encore que pour l'Asie mineure, à la fin de son livre, il penche plutôt pour les Volques testosages du Languedoc, sont-ils celtes ou "galates" ?). Les Romains auraient appelé les envahisseurs galates qui mirent à sac leur ville « Galli » (les Coqs) par ressemblance phonique ou par référence à l’emblème de certaines de leurs tribus.

Cette distinction entre Galates et Celtes expliquerait notamment pourquoi César aurait trouvé de telles disparité de civilisation lors de sa conquête des Gaules entre par exemple les Eduens et les peuples du nord-ouest de la Gaule. Le dernier des peuples ainsi celtisé serait les Belges, qui furent à l’origine, après leur celtisation, d’une mise en culture rapide des terres au nord de la Seine (et qui furent souvent mercenaires des Celtes).

En plaçant le curseur avant la conquête césarienne, Brunaux permet de comprendre la civilisation celte avant sa mise en conformité pour ainsi dire avec les normes administratives du conquérant. Le paysage est assez intrigant, parce qu’on a là les traits d’une culture brillante, mais qui ne laisse aucun écrit, et qui ne se construit pas sur des villes (l’habitat gaulois est disséminé dans la campagne), notamment parce qu’elle repose assez peu sur le commerce à grande distance (il y a une forme d’autarcie des régions gauloises)… une affirmation qui donnerait à réfléchir à plus d’un penseur politique quand on sait combien de Platon à Polanyi (ou de Platon à Matt Ridley), tant la question de l’influence du commerce sur les mœurs intrigue les grands auteurs. Le retour à la frugalité et la méfiance à l'égard du commerce aurait touché le monde celtique un siècle après la fondation de Massalia (en 599 av JC), un peu comme elle a frappé Rome et Sparte, alors qu'auparavant l'archéologie révèle que des cours princières avaient pu voir le jour en Gaule. Cette réforme morale (qui allait péricliter autour de 100 av JC au moins dans le Sud) a pu être provoquée par l'apparition du mouvement druidique qui a les caractéristiques d'un mouvement philosophique (plus rationaliste que les bardes et les devins).

Les Celtes sont pourtant ouverts aux étrangers, et Brunaux a le mérite d’insister sur le bon accueil qu’ils firent aux Grecs, puis aux Romains. Leurs rares villes comme Cenabum (Orléans) sont d’ailleurs des sortes d’ « emporion » (des marchés) où l’on trouve de Grecs bien avant la conquête césarienne.

Le livre de Brunaux est aussi intéressant parce qu’il rend compte des causes de l’expansion celte. Dans une société où les aristocrates tendent à agrandir leur domaine terrien, les « cadets » sont incités à migrer. Prenant exemple sur la migration des Helvètes en Saintonge contemporaine de César (avec toute l’organisation et toutes les alliances que la migration de 300 000 personnes suppose), l’archéologue attribue l’occupation celte en Cisalpine (Italie du Nord) par la même cause, ainsi que leur avancée dans les Balkans. Pour lui, il s’agit d’une colonisation minutieuse sur le même principe que celle des Grecs dans l’Ouest de la Méditerranée. Il en résulte ensuite une sorte d’aire de diffusion de la culture celte, mais de la culture matérielle seulement, car à la différence de la colonisation grecque, la dissémination celte, menée le plus souvent par des Galates, ne permet pas de conserver une unité de langue et de représentation depuis la côte atlantique jusqu’au Danube. Seul l’hexagone gaulois aurait gardé cette unité celtique.

 

Par ailleurs le lecteur trouvera dans ce livre des sujets de réflexion d'une portée générale. Par exemple sur ce qu'est une société fondée sur l'aristocratie guerrière (comme Sparte), avec le tandem magistrat-stratège à sa tête (un pour diriger l'armée offensive à l'extérieur, l'autre pour gérer la défense et l'intendance) lorsqu'elle "s'adoucit" et intègre la plèbe dans des réseaux de clientélisme (comme Rome), plutôt que de la réduire en esclavage ; et aussi comment se corrompt la relation clientélaire avec l'argent  à mesure qu'elle s'ouvre au commerce international.

 

La question du pouvoir de la caste druidique fait songer au rapport entre religion et politique. On a là des devins de cours princières qui peu à peu se spécialisent dans l'astronomie notamment au contact des Grecs de Massalia et des Pythagoriciens de grande Grèce (les Grecs les ayant d'ailleurs sans doute initiés à la notion d'unité de la Gaule, qu'ils matérialisent par la la forêt des Carnutes où ils exercent la justice "nationale" par delà la diversité des tribus - il y a des condamnations à mort sur les sanctuaires des druides). Ces hommes sont "au dessus" d'une société ordinaire qui fonctionne comme les hommes du néolithique essentiellement sur une religion familiale (le culte des ancêtres) et qui croient que la vie humaine est limitée et ne peut être prolongée que par le sacrifice d'autres hommes. Peu à peu ils "moralisent" leurs contemporains en imposant une foi en la réincarnation d'une âme soumise aux cyces de la ature que les dieux placent en un corps et reprennent à sa mort. Brunaux avance que cette théorie est plus favorable aux pauvres (car elle fait espérer une meilleure vie dans l'incarnation suivante) qu'aux nobles, lesquels continuaient à sacrifier des gens pour prolonger leur vie matérielle (les nobles ayant finalement pu adhérer aussi si comme l'orphisme on mettait à leur disposition des techniques de purification pour gagner un paradis, ce que fut par exemple l'abandon des corps sur les champs de bataille "purifiés" par l'ingurgitation par les vautours).

 

Le pouvoir des druides finit par décliner au 2ème siècle av. JC après avoir pourtant réussi à surclasser celui des bardes (qui étaient la voix des dieux par leur musique - des dieux nullement représentés par des images d'ailleurs - la définition d'un panthéon par les druides puis sa représentation en image est d'influence grecque). Pendant qu'il s'exerça, outre son influence sur la justice, ce pouvoir contribua aussi à aligner les pratiques religieuses (notamment les grands banquets communautaires) sur les événements astraux. Le pouvoir des druides disparaît quand la religion se "privatise" (dévotion individuelle), tandis que les druides se "recyclaient" dans la politique.

 

L'ouvrage de Brunaux couvre beaucoup d'aspects de la culture gauloise, notamment le rapport au corps - la culture sportive des guerriers, l'homosexualité qu'elle impliquait comme chez les Grecs.

 

Sa conclusion est très favorable à César - selon lui, sans César la Gaule serait devenue germaine. En cela il diffère de Goudineau pour qui la Gaule était une "invention de César" et qui s'attarde beaucoup sur les calamités humaines causées par la conquête romaine. Ce regard favorable à la romanité va peut-être avec le parti pris de l'auteur qui, d'un bout à l'autre du livre, voit dans les Gaulois des alliés naturels des Grecs, une approche qui permet notamment de comprendre l'évolution de la société celte de 800 à 100 av. JC (et notamment l'essor puis le déclin du druidisme), mais dans quelle mesure la complémentarité gallo-hellénique n'est-elle pas un peu "forcée" dans cette démonstration ?

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Les danseuses nues de Gadès (Cadix)

5 Août 2011 , Rédigé par CC Publié dans #Généralités Nudité et Pudeur

Pompeidance1.jpgCatherine Salles l'explique bien dans "Les bas-fonds de l'Antiquité" (p. 213) : "Il faut faire une place à part aux danseuses de Gadès, l'actuelle Cadix, dont les Romains font un des divertissements les plus recherchés de leurs banquets. Même si elles ne sont pas toujours de sang espagnol, elles exécutent des danses d'origine ibérique, dont la spécialité est d'éveiller l'érotisme des convives. Leurs castagnètes, leurs trémoussements lascifs, les cris obscènes dont elles scandent le balancement de leurs reins sont particulièrement prisés à Rome".

 

Elle cite à l'appui de cette remarque un texte de Juvénal (Satire XI, v. 162-175) : "Peut-être comptes-tu que les danseuses de Gadès vont se mettre à exciter les désirs par leurs chansons lascives et que ces filles, encouragées par les applaudissements, se laisseront glisser jusqu'au sol, en agitant leur croupe... Ce crépitement de castagnettes, ces parole dont aurait honte l'esclave toute nue qui se tient à l'entrée du bordel, ces vociférations obscènes".

 

L'art des danseuses de Gadès (Puellae Gaditanae) serait un peu supérieur à celui de la cabaretière syrienne (p. 207) ornée d'un turban grec qui fait "onduler des hanches au son du crotale, déjà ivre" (les crotales sont des sorts de castagnettes orientales).

 

Martial (VI 71) évoque la danseuse Telethusa :

 

"Telethusa, cette belle si habile à prendre des poses lascives au son des castagnettes de la Bétique, et à reproduire les pas des danseuses de Cadix ; Telethusa, capable de redonner du nerf au tremblant Pélias, et de réveiller les sens du mari d'Hécube, jusque sur le bûcher d'Hector ; Telethusa consume et met au supplice son premier maître : servante, il l'a vendue ; maîtresse, il la rachète aujourd'hui. "

 

Telethusa dansait-elle nue ?

 

Il existe un épigramme sur Telethusa qui peut le laisser penser, si cette Telethusa est bien la même  :

 

"Hic quando Telethusa circulatrix,
Quae, clunem tunica tegente nulla,
Sexum latius altiusque motat,
Crisabit tibi fluctuante lumbo:
Haec sic non modo te, Priape, possit
Privignum quoque sed movere Phaedrae."

 

Après la traduction initiale datant de 1890, de Leonard C. Smithers et Sir Richard Burton, une version plus récente dit :

 

"Quand Telethusa, cette petit pute des rues qui aime secouer son derrière nu / Bougeant son minou en haut et en bas, à gauche et à droite agitant avec sa chatte à la vue de tous ; / Elle t'émeuvra, Priape, elle te donnera chaud et même Phèdre ne peut lui résister."

 

On peut trouver sur le Net un texte intéressant qui laisse entendre que les danseuses de Gadès portaient un très mince vêtement à la taille ou plus vraisemblablement étaient nues (http://www.public-domain-content.com/books/classic_greece_rome/priap/prp107.shtml). Selon Gifford, la danse de Telethusa pouvait avoir un rapport avec le fandango tandis que des femmes esclaves ("tractatrices") masturbaient les spectateurs.Ce serait une sorte de fandango de nu.

 

On peut se poser mille questions sur cette "école de danse" particulière qu'on trouvait à Cadix (Gadès en latin, Gadeira en grec). Et notamment si elle n'avait pas quelque chose à voir avec l'origine phénicienne de la ville (Gadir), puisque Cadix a été au monde Phénicien ce que Marseille fut aux grecs : la première fondation en Méditerranée occidentale, et l'avant-poste du commerce maritime dans cette zone barbare. Gadès avait-elle encore gardé quelque chose de phénicien à l'époque romaine - après tout ne dit-on pas qu'on parlait encore le punique à Carthage à l'époque de Saint Augustin ?

 

Le cas échéant, la danse des filles de Cadix aurait moins à voir avec le fandango qu'avec la danse de la cabaretière syrienne dont parle Catherine Salles, et serait donc beaucoup plus phénicienne qu'ibérique.

 

danseusesdaps.jpgLe Proche-Orient possède une longue tradition en ce qui concerne la danse nue. Dans un article d'octobre 2009, Andrea Deagon évoque les danseuses nues (vêtues de bijoux) en Egypte à partir d'une fresque du tombeau de Nebamun vers 1 400 av. JC. Selon elle il pourrait s'agir de "danses du ventre" mais elle reconnait ne pas en avoir la preuve (de même d'ailleurs qu'on ne sait pas s'il s'agit d'une image réaliste de banquet ici-bas ou d'une allégorie de banquets dans l'au-delà). La fresque d'époque romaine (2ème siècle de notre ère) qu'il repère relative à une fête d'Apis lui paraît en tout cas cautionner l'idée qu'il y avait des danses du ventre (définies largo sensu) dans l'Egypte hellénistique. On note que les femmes y sont nues vêtues d'un voile transparent. Elle rattache ce style de danse explicitement aux danses syriennes et à l'école de danse de la colonie "syrienne" (selon ses propres termes) de Gadès.

 

Pour aller plus loin dans la réflexion sur la danse nue dans l'antiquité, on peut aussi lire du même auteur cet article. Quant à moi, je reviendrai peut-être plus tard sur les questions que me posent les danseuses de Gadès.

 

---  bailadoras desnuda Cadiz. naked dancers

http://mrstiff.fr/film/sophie-mae-enseigne-la-danse-du--6729525

http://www.sexyandfunny.com/watch_video/nude-belly-dancer_38108.html

http://fr.pornhub.com/view_video.php?viewkey=1448271398

 

 

 

 

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