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Une nudité péruvienne aux accents masculins

27 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Amérique

L’Amérique latine est-elle une terre de catholicisme pudibond ou de monstration décomplexée des corps comme tendrait à le montrer l’exhibition d’une femme dans une rue de la capitale du Panama sans répression policière apparente en décembre 2009 ? Les avis divergent sur ce point et nous ne prétendrons nullement trancher cet épineux débat.

 

En tout cas, notons que dans cette partie du monde, l'an dernier, en 2011, la décision d’une candidate aux élections législatives péruviennes de poser nue devant les caméras n’est pas davantage passée inaperçue que si Mme Boutin s’était dévêtue pour TF1 en France cette année.

 

jenica-marquina.jpgLa dame s’appelle Jénica Marquina, elle était candidate du parti Alliance pour le Grand Changement (centre-droit) dans la région orientale d’Ucayali, au fin fond de l’Amazonie. Qualifiant cette région de particulièrement corrompue, elle a fait savoir qu’il fallait avoir « du caractère » pour se présenter aux élections sans revenu, et que, faute de pouvoir payer des affiches, elle se dénudait pour se faire connaître.

 

 

Le mélange nudité-politique n’est pas nouveau en Amérique du Sud. Déjà en 1995 la vedette de café-théâtre péruvienne Susy Diaz, suivant l’exemple de la Cicciolina s’était faite élire au Congrès sous l’étiquette « Movimiento Independiente Agrario »  en exhibant abondamment ses attributs féminins.  Et, en Colombie, la candidate du parti de l’actuel président Juan Manuel Santos, Maria Fernanda Valencia avait promis de se poser nue pour une revue si elle était élue, mais avait perdu son pari...

 

Les trois exemples (on pourrait en trouver d’équivalents en France et dans le reste de l’Europe) n’ont pourtant pas beaucoup de rapports entre eux. A la différence de Suzy Diaz, Mme Marquina, qui est journaliste de profession, n’était pas une spécialiste de l’exhibition. Et, à la différence de Mme Valencia, elle n’a pas « promis » une nudité pour obtenir des voix, mais simplement montré sa vulnérabilité financière face à un système corrompu, un peu comme le perchiste Romain Mesnil après qu’il ait perdu son sponsor (à ceci près que chez le perchiste la fragilité financière n’était pas assortie d’une critique si violente du système). Cela aurait pu lui attirer sans doute la même sympathie qu’au perchiste français, car Mme Marquina prenait plus de « risques » que le sportif : son anatomie, semblable à celle de la plupart des femmes de son âge n’était pas de nature à lui rallier spontanément tous les suffrages et il y avait une forme de courage dans son dépassement des normes de la mode et des complexes qu’elle suscite.

 

Las ce dévoilement des chairs s’inscrivait dans un contexte défavorable pour la candidate. En effet, celle-ci était précédée d’une réputation : celle d’avoir frappé au visage deux ans plus tôt devant les caméras de son émission de télévision la compagne de  Jorge Luís Barrantes Aguilar ex fonctionnaire de sa ville natale de Pucallpa. Et, dans le courant de sa campagne Mme Marquina n’avait pas hésité à se présenter comme la « candidate qui a des couilles » (huevos).

 

De la sorte, la journaliste, bien involontairement sans doute, inscrivait son dévoilement dans le prolongement de cette la « nudité phallique » dont parlent souvent les psychanalystes : celle des guerriers grecs et celtes qui se dénudaient ou exhibaient leur pénis pour effrayer l’adversaire au combat (même si Mme Marquina dissimulait soigneusement ses seins et son derrière et souriait de temps à autre dans sa nudité édénique). Dès lors, le soupçon de racolage de bas étage n’a cessé de planer sur son initiative, sur le Net et dans les journaux de sa région, tout au long de sa campagne électorale. Sans la gifle fatale et les tartarinades, la nudité de la courageuse journaliste d’investigation aurait peut-être suscité une forme d’attendrissement voire d’engouement sincère. Mais sur cet arrière-plan funeste elle suscita beaucoup de dégoût (jetez notamment un œil aux commentaires sur le Net) et ses opposants purent s’en donner à cœur joie de dénoncer son style  « vulgaire », son inculture (parce qu’elle orthographie mal le nom du chef de son parti), laissant entendre qu’elle montrait son corps à défaut d’arguments intellectuels.

 

Le verdict des urnes est tombé : Mme Marquina n’a totalisé qu’un score assez faible de 2 808 voix, trop peu pour être élue. Et 2011 ne lui fut décidément pas favorable puisque la même année, en novembre, elle a écopé d’une peine de prison d’un an avec sursis pour diffamation contre un chef d’entreprise, ce qui fragilisait sa campagne contre la corruption.

 

Voilà finalement un cas d’école intéressant d’une nudité féminine qui, involontairement, se virilise, et attire ainsi à elle les reproches cumulés attachés à la fois au dévoilement masculin intempestif (celui de la menace et de la violence) et à la dénudation de la femme (la prostitution de l’image) dans un contexte patriarcal encore très marqué. Au Xe siècle Lady Godiva marqua avec succès et pour un millénaire les esprits anglo-saxons en chevauchant nue pour le bien public dans les rues de Coventry. Mais n’est pas Lady Godiva qui veut, et, depuis lors, la dénudation politique, demeure décidément une arme bien difficile à manier.

 

 

 

 

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Cité ce jour dans "Le Matin Dimanche" (Suisse)

24 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Interviews en rapport avec mon livre "La nudité"

le-matin-dimanche.gifMes propos sont mentionnés aujourd'hui dans un article du journal suisse "Le Matin". Un bon article (hélas pas accessible en ligne) signé Geneviève Comby sous le titre "Pourquoi on se met quasi nus dans la rue". Il évoque la «semi naked party» de Desigual à Genève, et la distribution de bons d'achat aux clients nus dans un supermarché du Schleswig-Holstein. Dans l'interview j'ai pu évoquer le côté un peu infantile de ces jeux (une nudité édénique) et pas forcément aussi aliénant que le pensent les observateurs extérieurs (la journaliste me demandait s'il ne s'agissait pas d'une humiliation collective, mais en fait c'est aussi du point de vue de ceux qui y participent une façon de s'approprier son image, d'assumer son corps, de se libérer, thématique sur laquelle le système de consommation joue beaucoup). Au fond la contradiction entre la libération de son corps par l'appropriation de l'espace public et l'instrumentalisation par le regard extérieur n'y est pas forcément moins forte que pour les manisfestants nus de Montréal. J'ai pu parler aussi dans cette interview de la dialectique de plus en plus nette entre le retour de la pudeur et le besoin de se dénuder, l'un et l'autre se nourrissant réciproquement à des moments divers de l'existence, et parfois de façon contradictoire chez une même personne.

 

Voilà un occasion de dire un mot sur la nudité dans ce pays  Elle y fait débat depuis qu'un randonneur nu a été arrêté dans le canton d'Appenzell Rhodes-intérieures en octobre 2008 après avoir été dénoncé par un père de famille qui l'avait croisé avec son fils de 4 ans. L'assemblée populaire du canton à la quasi unanimité s'est dotée d'une législation répressive en la matière l'année suivante. En Rhodes extérieures (où il n'y avait pas de législation spécifique), un habitant d'Herisau a été déféré au tribunal en mai 2010 pour comportement indécent après avoir été dénoncé par une femme qui l'avait suivi, puis acquitté (au niveau fédéral la nudité n'est punissable que s'il existe une intention sexuelle évidente (comme en France l'outrage public à la pudeur).

 

Apparemment en 2008 l'Organisation naturiste suisse était hostile à la randonue, une hostilité qui est peut-être à rapprocher du déclin du naturisme en suisse évoqué l'an dernier par le Blogueur d'Arte.

 

En Allemagne en revanche en Saxe Anhalt un sentier spécial pour la randonue a été inauguré en 2010.

 

Les mobilisations locales contre la nudité publique, dans un pays où pourtant comme ailleurs les calendriers nus ont la côte et où la nudité dans les hammams est obligatoire, soulignent un aspect signalé dans un article récent d'Agoravox : la diversité de la Suisse.

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MaNUfestations de Montréal - La nudité dans le "Printemps québecquois"

9 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Amérique

Puisque 71 personnes sont tombées sur ce blog hier en tapant "manifestation nue" ou" manifestation nue du 7 juin 2012", je dois dire un mot de la nudité dans le Printemps québecquois qui faisait même parler d'elle hier en France au journal télévisé de Jean-Pierre Pernaud à 13 h sur TF1.
 
Le 13 mai les étudiants marchaient en sous-vêtements à Montréal sous le slogan "les étudiants se mettent tout nus" et "tout nus avec nous" pour protester contre l'augmentation des frais de scolarité.
 
A nouveau le 16 mai...
Puis le 7 juin, pour l'ouverture du Grand prix de Formule 1 (on peut penser à cet instant aux manifestations non-nues survenue quelques semaines plus tôt au Bahrein contre le Grand Prix du Bahrein, avec de très nombreuses différences qu'on pourrait analyser)
L'historien en art Alexandre Poulin dans le  Huffington Post du Québec expliquait : "La nudité et l'anonymat permettent, momentanément, de mettre sur un pied d'égalité tou-te-s et chacun-e en révélant l'universalité de l'humain. En s'affranchissant de nos vêtements, nous rejetons ainsi l'étiquetage social qui nous est imposé par la société de consommation. En plus d'injecter une bonne dose de ludisme et d'Éros à la crise sociale actuelle, ce moyen d'action se situe dans le sillage de la libération sexuelle opérée depuis les années soixante contre le traditionalisme ambiant. Par la subversion de codes moraux conservateurs d'héritage britannique, nous utilisons le symbole du corps humain afin de déconstruire le conditionnement culturel de notre société de consommation en croissance."

Un texte très condensé dans lequel on retrouve beaucoup de choses, de la filiation freudo-marxiste un peu inattendue aux connotations anti-britanniques... On est dans l'histoire longue.
L'association nudité-anonymat est une thématique nouvelle. Elle justifie le choix effectué par certains étudiants de se masquer (certains avec des sortes de voiles à la musulmane, mais rouges cf le reportage d'Yves Poirier). Un peu plus loin il justifiait encore la nudité par la thématique de la fragilité et de l'instrumentalisation (thèmes classiques dans les manifestations liées à l'écologie), tout en revendiquant un refus de l'indécence (qui explique peut-être le port des sous-vêtements à la différence du choix des manifestants espagnols par exemple..). Le présentateur de TVA Nouvelles le jour même précisait que la nudité intégrale conforme au concept de "nu bloc" (présence de la nudité pour accroître la visibilité médiatique de la manifestation) avait été abandonnée au dernier moment. Seuls certains hommes ont choisi le nudité intégrale.   "J'aurais espéré plus de nu intégral,mais on a ete rejoint par d'autre pus tard et je comprend parfaitement que la présence massive de journalistes puisse en décourager plus d'une et d'un ! " note un participant sur Facebook.
La "maNUfestation" était illégale mais tolérée si aucun trouble à l'ordre du public n'était provoqué.Vers 22 h des incidents et des arrestations ont eu lieu. Elle était organisée par l'association facultaire des étudiants en art de l'UQAM. Leur porte-parole anonyme Denis mettait l'accent sur la volonté de soustraire la nudité au marketing publicitaire et au culte du corps (contre notamment les filles en bikini qui se frottent contre les voitures dans le cadre du Grand Prix).
 
Sur la page Facebook de la manifestation du 7 juin, on trouve une référence aux FEMEN ukrainiennes.
Alors que TVA Nouvelles notait la présence presque égale d'hommes et de femmes, sur son blog le photographe Rogerio Barbosa s'indigne du voyeurisme des passants munis d'appareils photos. Ces "maNUfestations" sont l'occasion de "prendre le pouls" des significations symboliques que revêt la nudité publique dans une société. Y convergent des acquis des dernières années et des héritages de plus long terme. A leur tour elles contribuent à orienter le rapport que les participants et les spectateurs entretiennent à leur corps et à la place du vêtement (ou de son absence) dans la socialisation quotidienne. Les manifestations québecquoises à ce titre sont une des étapes d'un processus évolutif qu'il faut continuer à suivre de très près.
 
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Trois recensions pour Parutions.com

7 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

recensions_002.jpgPour info (mais ce ne sont pas des livres très utiles) trois recensions que j'ai rédigées il y a peu, à propos de :

- "Se nommer pour exister" ici : http://parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=14700

- "Capitalisme à l'agonie" ici : http://parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=14702

- "Du culte des héros à la peoplemania" ici : http://parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=14664

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Le projet "Naked Black Justice"

6 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Amérique

Fin mai le photographe américain James C. Lewis, patron de "Noire3000" à Atlanta a lancé une campagne contre la discrimination raciale et le regard raciste aux Etats-Unis sous le nom "Naked Black Justice", semble-t-il le mois dernier, en utilisant la nudité de personnes de couleur sur le corps desquels des slogans sont écrits en blanc. L'info commence à circuler ("ça commence à buzzer") sur certains blogs mais elle n'a pas (encore) été reprise dans les grands médias, en tout cas je ne trouve pas de trace d'une telle reprise sur Google.

  naked-black-justice.jpg

 

En France AngazaMag.com "blog collaboratif de bablatage, news, critiques, points de vue, et réflexions sur le quotidien des communautés afro" (selon leur présentation sur les réseaux sociaux), a lancé une petite consultation sur sa page Facebook.

 

Les réactions sont variables, de l'enthousiasme à la réserve, voire la franche hostilité ("comprend pas pourquoi les noirs subissent encore ce genre de connerie" écrit un lecteur) en passant par l'indifférence. Certains sympathisants de la revue trouvent la campagne inutile. D'autres lui reprochent de rejoindre des stéréotypes sur la nudité des noirs, dans les corps choisis, l'image qui est ainsi restituée. "Avez-vous remarqué qu'il n'y a pas une seule personne en surpoids ?" ironise le magazine. Des lecteurs dans la foulée estiment que le choix de beaux corps réintroduit subrepticement de la discrimination à l'encontre de ceux qui ne correspondent pas aux canons. Une femme qui se qualifie de "métisse" regrette aussi que des gens au teint plus clair comme elle ne soient pas représentés sur l'affiche principale.  

 

"Pourquoi être nu ? C'est malheureusement souvent ainsi que la femme noire est représentée" écrit une jeune femme. "Commençons par leur montrer notre union, notre solidarité et notre capacité à s'en sortir sans leur aide juste entre nous et on n'aura pas besoin de se mettre tout nu pour ça" écrit une femme noire du Canada.  "Cela va faire rire plus que réfléchir ceux qui n'aiment pas les noirs diront que leurs cerveaux est aussi nus que leurs corps et je suis désolée mais cela montre ce que tout le monde sait déja les noirs peuvent avoir un beau corps mais c'est tout il faut arrêter de se servir de la nudité pour prouver que l'on est intelligent ou pour vendre n'importe quoi ", observe une lectrice guadeloupéenne. La remarque fait penser à des critiques de la nudité de la blogueuse égyptienne en novembre dernier : la nudité, notamment celle des femmes, ne mettrait pas en valeur l'intelligence, exposerait à une forme de réductionnisme dicté par la société patriarcale (réductionnisme redoublé en l'occurrence par le préjugé "blanc").

 

Plus positive une parisienne pense aux FEMEN et écrit "Comme les ukrainiennes qui manifestent à poil je dis bravo! En plus c est beau! :) "... Le débat reste ouvert...

 

 

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Retour sur des pratiques taoïstes, shivaïtes et bouddhistes tantriques

2 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Shivaïsme yoga tantrisme

taoisme.jpgJ'ai signalé dans mon livre sur la nudité, certaines tendances libertines voire anarchistes du taoïsme chinois. C'est un sujet que je connais mal, et je voudrais, pour l'explorer en détail, me fonder sur quelques développements de Robert Van Gulik (La vie sexuelle dans la Chine ancienne p. 426) repris de Sir John Woodroffe.

 

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Van Gulik est une source déjà ancienne et Woodroffe est controversé, mais personne ne nie l'existence des rituels mentionnés. L'auteur toujours à partir de la même référence précise que le tantrisme hindouïste était très respectueux des femmes (et condamnait d'ailleurs la crémation des veuves). Ce qui m'intéresse c'est qu'il identifie au fond trois mouvements qui ont travaillé à partir du coïtus reservatus dans des sortes de cérémonies telles que celles qu'évoque Woodroffe : le taoïsme chinois (surtout vers l'époque Tang de 618 à 907), le Vajrayana bouddhiste (disparu d'Inde au XIIe siècle avec la conquête musulmane), et le shaktisme saiva hindouïste, variante du shivaïsme qui existe encoe aujourd'hui. Pour certains le Vajrayana serait apapru au IVe siècle. Pour Van Gulik il naît vers 650, et le shaktisme lui n'est vraiment mis en forme que vers 900.

 

Selon lui le mysticisme sexuel (qui contribuera beaucoup à l'idée que la vérité du monde se trouve en soi et non dans le cosmos) est né en Chine au début de notre ère et s'est répandu en Inde via l'Assam (la région entre le Bouthan et le Bangladesh actuel) où la femme jouissait d'un meilleur statut qu'ailleurs (il rappelle que Bhaskara Varman, souverain de Kamarupa se disait d'ascendance chinoise tout comme une certaine tradition vajrayanique - cf Xuan Zang). C'est l'inverse du cheminement classique des idées qu'on connaît (de l'Inde vers la Chine). Alors qu'un climat guerrier règne au nord-est de l'Inde au VIIe siècle, "le mysticisme sexuel chinois, auquel le Tao donnait un arrière-plan anticonventionnel et antiautoritaire, stimula en Inde l'essor de la doctrine tantrique, cette protestation contre l'état des choses" (p. 436) qui notamment proclamait l'égalité des castes et des genres. Reprenant Giuseppe Tucci, Van Gulik estime que les pratiques autour du coitus reservatus (censé permettre une inversion des courants d'énergie et le développement de landogynie psychique pour une vie plus longue) venaient de Chine, l'imaginaire solaire qui habite le Vajrana, lui serait venu de l'Ouest (du Cachemire influencé par la manichéisme et le nestorisme iraniens). Tout cela selon Gulik aurait ensuite contribué à l'essor du culte de la Grande déesse Parvati au nord de l'Inde, puis se serait aussi retrouvé dans le lamaïsme, puis allait faire retour en Chine sous cette forme indianisée dans les bagages des khans mongols (mais déjà vers 800 des formes indianisées avaient fait retour vers la Chine). Les restes de cette histoire glorieuse aurait été sédimenté dans les textes de la secte japonaise Tachikawa Ryu.

 

Il faudrait ici les compétences d'un bouddhologue pour nous dire jusqu'à quel point les hypothèses de Van Gulik sont confirmées par les recherches récentes ou infirmées. Le passage de Woodroffe en tout cas me faisait penser à la mode japonaise du bukakke, qui aurait gardé des rituels le collectivisme en inversant cependant de façon ostentatoire la tradition mystique du coïtus reservatus. Les Japonais en ont-ils (même confusément) conscience, ou sont-ils trop accaparés par leur dialogue avec (ou leur immersion dans)  la modernité occidentale pour y songer ?

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"Attention whores" et "Lolicons"

1 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps

athenA signaler dans le Nouvel Obs en ligne, le même jour que le billet qui me cite, un article (ici), sur la mode du look manga à la japonaise chez les jeunes filles européennes. Les propos de ma collègue Divina Frau Meigs donnent à réfléchir. A la lire les normes qu'implique ce look seraient presque aussi drastiques que celles des pieds rétrécis chinois il y a deux siècles... A se demander d'ailleurs combien d'adolescentes peuvent s'y conformer - combien ont des petites bouches et de grands yeux, combien concrètement jouent ce jeu de nos jours ? n'est-ce pas un phénomène très marginal ? Autre question : n'y a-t-il pas une forme de liberté (et donc de féminisme, de néo-féminisme) dans l'acceptation volontaire d'une loi stricte, même auto-mutilante ? L'ascète hindou est-il libre ? Le Lolita l'est-elle ? C'est tout le problème philosophique de la liberté qui est ici posé. On dira que l'ennui c'est que l'image de l'héroïne du manga fut inventée par des hommes (et reflète certaines des obsessions masculines japonaises autour du fétichisme des sous-vêtements ou du goût pour les fortes poitrines). En réalité toute norme vient d'une altérité : si par exemple la norme vestimentaire de la mode des adolescente était le look à la Simone Weil, on la trouverait sans doute plus conforme aux attentes classiques du féminisme, mais pas nécessairement proches des attentes personnelles des adolescentes qui l'adoptent et du style de vie qu'elles espèrent pour elles-mêmes, donc ce serait tout aussi aliénant qu'une norme dictée par des goûts masculins. En outre, le néo-féminisme nous apprend qu'une liberté spécifique naît du jeu ironique (presque nietzschéen) avec les valeurs (dominantes) issues du monde patriarcal (y compris celles de la provocation sexuelle féminine). J'ai toujours repéré dans l'esthétique des mangas une certaine autodérision, et il n'est pas exclu (mais il faudrait le vérifier par une enquête précise auprès des adolescentes concernées) qu'une sorte d'ironie au carré (même discrète et implicite) anime leur démarche.

 

Le passage sur le manque affectif est intéressant, même s'il eût sans doute fait bondir la pionnière du féminisme russe Alexandra Kollontaï (sur laquelle j'écrirai un jour sur ce blog car il y a beaucoup de choses à dire sur son compte, notamment sur ses incompatibilités avec le féminisme français des années 60). Je n'ai pas d'avis tranché là-dessus. J'observe que même l'éthologie animale nous parle de plus en plus de l'importance du lien familial chez tous les animaux sociaux pour la mise en place des réflexes altruistes, ce qui souligne l'importance de la socialisation "de proximité" (mais pas forcément, notez le, celle de la famille biologique). Y a-t-il vraiment une carence dans ce domaine, ou bien faut-il dans une démarche deleuzo-spinoziste considérer qu'il n'y a jamais de manque, et que la nature trouve toujours des substituts à tout ? Le look manga qui s'expose dans le visuel ne serait donc pas, pris sous cet angle, plus l'expression d'un manque qu'une conversation familiale au coin du feu. Il serait juste une gestion "différente" du besoin humain de communication, lequel en l'espèce trouve son répondant dans les commentaires postés sous les vidéos ou dans les blogs et profils de réseaux sociaux des jeunes filles concernées. Je ne sais pas. Thème à débattre. 

 

Une phrase m'inspire beaucoup de scepticisme : "Avec les "lolicons", la cruauté va plus loin car elle oblige à passer par des codes hybrides, en partie étrangers à sa propre culture, sans réelle compréhension des enjeux et des valeurs véhiculées". Cette phrase m'inquiète. Je ne vous pas en quoi l'hybridation culturelle est "cruelle" (si tel est le cas, toute la planète vit dans la cruauté), et surtout je ne suis pas certain que si le modèle culturelle prenait ses racines en Grèce antique ou dans la Bible (sources identifiées comme "occidentales") plutôt qu'au Japon nos adolescentes auraient une meilleure "compréhension des enjeux et des valeurs véhiculées". Je crédite pour ma part la culture japonaise, y compris dans ses propres hybridations avec la culture occidentale autour du manga, d'une capacité à véhiculer des valeurs qui parlent à tous, des valeurs universelles... Il faut peut-être se garder du biais générationnel qui oriente le regard des sociologues sur ce genre de phénomène émergent.

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