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La question du "look" des Femen dans "Le Figaro"

27 Février 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Europe

Le Figaro en ligne a consacré un article à la cause des Femen dans lequel il a bien voulu citer le présent blog. Il me semble que le propos de Jean-Claude Kaufmann qu'il rapporte est un peu en décalage avec la problématique actuelle de ce groupe féministe. Le sociologue remarque qu'elles "n'envoient pas n'importe lesquelles de leurs militantes sur le terrain : elles sont pour la plupart grandes et minces, avec de longs cheveux soyeux", ciblant ainsi des critiques qui leur étaient adressées il y a deux ans. Ce genre de remarque sur le "look" ne mange pas de pain, car elle semble s'attacher à une dimension plus ou moins objective qui peut faire consensus. Mais quand on parle avec ces militantes, comme j'ai pu le faire en janvier, on se rend compte qu'elles ont au contraire fait l'effort ces derniers temps de diversifier les physiques de leurs manifestantes. Si elles ne le peuvent pas davantage c'est aussi lié au caractère très "sportif" de leur mode d'intervention, aux disponibilités requises (qui conviennent mieux à des étudiantes, qu'à des femmes plus âgées qui travaillent etc.). Il serait erronné de faire tomber ce groupe sous le coup du même type de critique que, par exemple, l'association ( celle-là pas féministe il est vrai, en tout cas pas principalement) PETA.

 

dav.jpgJe crois que par delà cette question du look, les Femen ont un problème plus spécifique en ce qui concerne la logique de confrontation qui structure leur stratégie. Elle est très efficace pour attirer l'attention des médias, mais elle n'est pas particulièrement fédératrice. Assez peu de gens peuvent trouver au bout du compte un intérêt personnel à mettre leur corps au service d'une logique de pure confrontation. En outre leurs cibles (Poutine, Davos, le pape, l'islamisme, Berlusconi etc) sont déjà dans le collimateur de la presse de gauche et du centre. Il y a un risque qu'elles passent juste pour une illustration un peu "folklorique" de ce discours médiatique. Alors qu'en Ukraine elles pouvaient se parer des vertus de la bravoure par leurs actions dans l'espace public parce qu'elles risquaient d'être victimes d'une répression (comme Aliaa Elmahdi en Egypte), en France où le préfet de police de Paris ne les place même pas en garde à vue après leur opération contre la cathédrale, l'effet de rupture devient assez conventionnel, et renvoyé à une dimension plus artistique que politique.

 

Il me semble que ce problème de positionnement risque de conduire les Femen rapidement à une certaine usure, surtout lorsque les médias se seront lassés de les filmer (et généralement les innovations picturales ne suffisent pas en soi à vaincre ce genre de lassitude), sauf pour elles à repenser, au fond, de façon positive, le projet de société qu'elles proposent (non seulement quant aux rapports de genre, mais aussi quant au rapport à la famille, à la sexualité, à la séparation image publique / vie privée etc).

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Polémique autour du magazine "Sports Illustrated"

23 Février 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Amérique

Une polémique s'est déveoppée aux Etats-Unis autour du magazine américain Sports Illustrated depuis qu'il a publié une série de photos de mannequins occidentaux qui posent en bikini devant les paysans chinois et des gens de couleur. Des clichés "colonialistes" selon certains...

 

 

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Musées : un humain nu regardant un nu

20 Février 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Généralités Nudité et Pudeur

page83C'est un concept "tendance" (comme on dit) semble-t-il : être nu pour regarder du nu dans des musées. Début décembre 2012, une styliste (par ailleurs connue pour avoir effectué un "fashion shoot" avec des raëliennes au Canada - on connaît l'engouement de ce groupe cultuel pour la liberté corporelle), Mélissa Matos et le photographe Jerry Pigeon réalisaient des prises de vue au musée des Beaux-Arts de Montréal au Canada pour un projet montrant des gens nus regardant des nus artistiques ("Exhibitionnists in an exhibition").

 

Lundi dernier c'était le musée Léopold de Vienne (Autriche) qui proposait à des hommes nus de regarder son exposition sur l'art masculin.

 

A côté de cela, le nu artistique suscite pourtant toujours des réticences. Si le David de Michel Ange, quand il fut dévoilé pour la première fois à Florence, fut lapidé par la foule, sa nudité reste impopulaire au Japon. Au début de ce mois, une réplique de 5 m de haut de cette statue ainsi qu'une de la Vénus de Milo dans un jardin public ont suscité l'émoi à Okuizumo (16 000 habitants dans l'ouest de l'archipel) où des habitants ont demandé que des sous-vêtements soient installés sur ces statues.

 

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La fiche Wikipédia de Jurançon (64)

17 Février 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Otium cum dignitate

026--1992--29.8.92-24.11.92--202.jpgPour celles et ceux qui s'intéressent à un titre ou à un autre à l'histoire de l'agglomération paloise en Béarn, je signale que j'ai enrichi récemment la fiche Wikipedia de la ville de Jurançon, dont la partie historique comprenait seulement deux lignes sur 1385 et 1617 et dont la liste des maires couvrait seulement la séquence 1989-2013. J'ai ajouté des paragraphes sur la période allant des années 1920 à nos jours en m'appuyant sur le témoignage oral de ma mère, qui y est née en 1934 et n'a jamais quitté cette ville, et j'ai complété la liste des maires. J'essaierai de compléter ce travail ultérieurement avec quelques recherches livresques à l'occasion d'un de mes prochains passages là-bas (j'y ai vécu les 18 premières années de ma vie, mais ne m'y rends plus que sept ou huit fois par an).

 

Il n'est pas facile d'écrire l'histoire d'une bourgade de moins de 7 000 habitants éloignée des grands événements nationaux et continentaux. La tentation peut être grande de s'en tenir à l'histoire politique (les élections) qui est celle qui laisse le plus de traces dans les journaux locaux à part les faits divers. Comment par exemple faire transparaître dans les chronologies l'importance de réalités qui étaient autrefois structurantes de la vie locale comme les fêtes religieuses ? Comment aussi faire voir le paysage urbain, pour saisir les étapes de son aménagement ? Le format de Wikipedia ne s'y prête pas forcément. Je m'y suis malgré tout un peu efforcé.

 

 

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Cité dans le magazine Grazia du 15 au 21 février 2013

15 Février 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Interviews en rapport avec mon livre "La nudité"

044--1997--15.5.97-11.9.97--094.jpgRaphaelle Elkrief a bien voulu m'interviewer dans le cadre d'un dossier "Génération rebelles" du magazine Grazia publié aujourd'hui. Vous retrouverez mon propos en p. 68. J'en profite pour vous livrer l'intégralité de l'interview que je lui avais accordée par mail, une interview qui m'avait donné l'occasion de dire un mot de certains mouvements récents comme les Femen.

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- Que vous évoque ce choix de la nudité comme arme de contestation?

- L'usage de la nudité comme arme de constestation est très ancien. Dans diverses sphères religieuses (le christianisme médiéval européen, l'Islam médiéval, l'hindouïsme, etc), la nudité publique est synonyme de rupture avec les conventions sociales, avec l'ordre dominant, et de contact direct avec l'absolu, le divin. Au XIXe siècle elle prend un tour politique dans les milieux anarchistes et en 1917 des femmes manifestent nues à Moscou et à Kiev. En Afrique elle a souvent été une arme de protestation féminine contre le colonialisme mais aussi contre d'autres formes d'oppression politique. La nudité publique est toujours un symbole puissant de refus des normes culturelles en vigueur, et c'est l'expression d'une capacité de l'individu à exprimer tout le potentiel de sa nature personnelle, dans ce qu'elle a de fort et de faible (car la nudité a aussi à voir avec l'origine et avec le mort) et dans le lien qu'elle peut créer avec les caractéristiques naturelles de toute notre espèce voire avec les animaux (voir l'utilisation de ce thème par les association environnementales).

- Qu'est ce qui distingue, dans ce cas, les FEMEN de la blogueuse égyptienne qui s'est affichée dénudée sur Internet?

- J'ai rencontré Inna Ivachenko et 3 militantes Femen françaises le 10 janvier dernier. Je n'ai pas rencontré Aliaa El Mahdi.  Les Femen ukrainiennes comme Aliaa El Mahdi ont compris très tôt que leur dénudation publique était en phase avec la culture occidentale dominante actuelle qui à la fois politiquement veut promouvoir l'émancipation de la femme, et, sur le plan artistique valorise le corps "brut", dépouillé des artifices vestimentaires, comme force de résistance et de vérité individuelle (pensons aux manifestations de femmes nues "Baring witnesses" contre la guerre d'Irak en 2003-2004). Ce n'est pas un hasard que beaucoup de militantes Femen comme Aliaa El Mahdi, ou comme les militants québecquois l'an dernier sont liés aux facultés d'art plastique ou d'art dramatique. Elles jouent sur l'authenticité qui se dégage de la nudité corporelle, tout en mettant aussi en avant son côté "mis en scène", la performance artistique. La grande différence tient au fait qu'Aliaa El Mahdi risquait directement sa vie en se dénudant, là où les Femen ukrainiennes s'exposaient "seulement" à des peines de prison. En outre Aliaa El Mahdi, a lancé son initiative, "en solitaire"(même si elle était associée à un étudiant). Alors que les Femen dès le départ ont misé sur une logique de meute. La nudité était première dans la démarche d'Aliaa El Mahdi, elle n'est arrivée que tardivement dans le mode de revendication des Femen. Aliaa El Mahdi était un peu en retrait de l'espace public puisque son dévêtissement était purement pictural, sur son blog, tandis que les Femen affrontaient directement les coups de la police ukrainienne. Les Femen étaient plus dans les actes, et Aliaa El Mahdi plus dans l'image, mais cela n'enlevait rien au courage de cette dernière car en Afrique du Nord le pouvoir des images est extrêmement tabou. Les deux types de nudité ont finalement convergé à Stockholm.

- La signification semble bien sûr différente dans certains pays du globe. La nudité est elle culturelle?

- La nudité produit des effets similaires d'une culture à l'autre, car la pudeur est une caractéristique commune à notre espèce depuis des temps très anciens (même chez les peuples sans vêtements, la nudité, qui consiste en l'absence de bijoux ou de tatouages, est une rupture avec la norme). Mais bien ces effets se modulent différemment d'un contexte culturel à l'autre, d'un milieu social ou d'une génération à l'autre etc. Elle peut se rattacher à une imagerie séduisante ou sembler au contraire porteuse de destruction suivant les milieux et les circonstances. Même sa définition varie, la nudité partielle de n'importe quelle partie du corps pouvant parfois avoir la même signification qu'une nudité totale.

- En Russie des jeunes organisent des partouzes anti-Poutine. Est-ce parce que la nudité ne suffit plus?

- Les changements sociaux rapides (et souvent brutaux) qu'a connus le Russie depuis 20 ans ont favorisé diverses audaces dans la présentation de soi, au niveau de l'apparence corporelle. Et cette évolution a été utilisée aussi bien par les contestataires que par le pouvoir en place : Poutine a bénéficié de spots publicitaires de jeunes femmes qui disaient "j'enlève tout pour Poutine". On comprend que dans ce contexte certains soient tentés de miser sur le potentiel d'anomie et de désordre que peut constituer la sexualité libre, retrouvant ainsi le vieux slogan bien connu dans les années 60-70 en France "Plus je fais l'amour plus je fais la révolution". Mais une bonne partie de l'usage politique de la nudité, par les Femen par exemple, n'est pas du tout situé sur ce terrain là, c'est une nudité guerrière qui transforme l'énergie érotique en énergie d'affrontement.

- Est-ce l'impudeur ou la nudité qui est un moyen de contestation?

- Il s'agit d'impudeur dans la mesure où celui ou celle qui exhibe sa nudité lance toujours un défi à ceux qui gardent leurs vêtements. En leur disant : je refuse la pudeur, ou je ne la place pas au même niveau que vous, pas de la même manière. En même temps, tous ceux qui choisissent ce moyen de revendication ont le sentiment de rester quand même pudiques dans leur vie privée, et de l'être même quand ils s'exhibent collectivement parce qu'alorsla nudité devient pour eux comme un "costume" comme chez les danseurs par exemple. C'est donc un jeu complexe entre pudeur et impudeur.

- En étant affichée partout (porno publicité etc) la nudité est-elle aussi puissante qu'elle le voudrait?

- Dans l'ordre de l'image (les séquences vidéos qu'on diffuse ensuite sur le Net), c'est vrai qu'elle est très omniprésente. Ce qui oblige ceux qui s'en servent à bien choisir les modalités de sa mise en scène et le sens qu'ils lui donnent. Certains choix de nudité  aboutissent à des impasses (on pense à certains calendriers de nus pour défendre telle ou telle cause qui n'aboutissent à rien). Dans la vie quotidienne la nudité garde un potentiel de rupture assez fort parce qu'elle reste assez réprimée, et même tend à l'être plus qu'avant (pour vous en convaincre, essayez de vous dévêtir par exemple sur votre lieu de travail). Mais effectivement dans l'ordre de l'image, le risque de banalisation existe.

- Ce choix d'arme de contestation semble être féminin. Pourquoi?

- Elle entre en résonnance avec les valeurs dominantes de notre époque qui entendent contester les derniers vestiges du patriarcat. (Voyez par exemple la revendication des femmes pour le droit  de vivre topless en tout lieu). Beaucoup d'hommes voudraient aussi exposer leur nudité, mais l'impact médiatique est moindre. Leur dénudation paraît moins courageuse que celle des femmes et renvoie à l'image traditionnellement menaçante de la virilité dénudée. Au contraire, pour des raisons à la fois culturelles et d'héritage génétique la nudité féminine  tend à inspirer plus de sympathie aussi bien chez les hommes que chez les femmes, homos ou hétéros. Ca a a à voir à la fois avec les rapports de genre sur le long terme, le rapport psychologique à la mère, etc. Il faudrait de longues pages de démonstration pour expliquer les raisons de cette sympathie.

- Cela va t'il s'essouffler? Devenir commun? Dans ce cas comment imaginer l'arme de contestation transgressive du futur?

- La nudité peut inspirer à la fois attrait et dégoût (on peut la juger courageuse, innocente, vulgaire, dangereuse, etc). Tant qu'il existe cette ambivalence, et des règlementations pour encadrer son expression, ceux qui l'utilisent comme arme peuvent jouer ces règles et avec le sens qu'ils donnent à cette nudité en espérant attirer l'attention. Mais comme on l'a dit, cela risque d'être de plus en plus compliqué si le phénomène se banalise partout. Supposons que dans la société la nudité devienne la règle comme dans un immense centre naturiste. On peut supposer qu'alors la contestation passerait par un réinvestissement sur le vêtement (ce qui est déjà le cas chez certaines femmes musulmanes par exemple) ou alors dans le choix de formes particulières d'impudeur (gestuelle par exemple). Car, avec ou sans la nudité, la pudeur garde sans doute un bon avenir devant elle.  A moins bien sût que la contestation ne passe plus dans l'avenir par des formes corporelles. Le sens de l'histoire n'est jamais fixé une fois pour toute.

 

 

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Saint Christophe cynocéphale

11 Février 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture, #Christianisme, #Christophe, #Pythagore-Isis, #Histoire secrète

Je voudrais juste dire ici un mot de ce saint dont le nom n'est plus du tout à la mode en France (après l'avoir été dans les années 70), et dont une correspondante américaine, baignant dans l'atmosphère des cultural studies, me faisait remarquer qu'il était très marqué par le christianisme (comme Christian, Christel etc). Si l'on en repère facilement l'empreinte chrétienne, il est bon aussi d'en connaître les origines pré-chrétiennes. Le lien qui l'unit à Hermès, à Anubis, au monde sauvage mais "en voie de domestication" des cynocéphales (les hommes à tête de chien), et le rituel du grand voyage au confins de l'humanité et de la mort.

 

Citons à ce propos l'intéressant article en ligne  "Cynocéphales et Pentecôte" de l'ethnologue Jean-Loïc Le Quellec qui rend justice à la richesse de l'histoire de ce prénom :

 

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christophe.jpg"Les origines du culte et de l'iconographie de saint Christophe ont fait l'objet de nombreux travaux ayant établi que sa légende originale appartient au domaine oriental 41. C'est le récit de la vie d'un certain Adokimo (ou Reprobus
(« Réprouvé ») 42,sorte de cynocéphale anthropophage qui, sitôt converti, perd sa tête de chien et acquiert la parole. D'après les Actes apocryphes de Barthélemy, composés en Égypte sous influence gnostique dans la deuxième moitié
du IVe siècle, il apparaît que ce monstre aurait été envoyé par Jésus à Barthélemy, se trouvant alors au Pays des Cannibales 43. Converti par Barthélemy, il aurait pris au moment de son baptême le nom de Christianus (« Chrétien») ou dans des textes plus récents, celui de Christophorus (« Porte-Christ ») 44, ces deux noms étant alors, comme Victor, des titres honorifiques de martyrs en général 45. Dans les versions occidentales des IXe-Xe siècles, sa tête de chien sera sciemment supprimée, et elle n'apparaîtra plus dans les versions ultérieures 46,alors que l'image du « porte-Christ» ne s'est superposée à ce récit qu'en Occident, à partir du XIIe siècle, par suite d'une remotivation du terme Christophorus 47, et cependant qu'un jeu sur canineus (« canin») et chananeus (« cananéen») permettait une nouvelle interprétation 48. Au XVe siècle, Dionysos du Mont Athos le représentera avec la légende suivante: Christophoros o reprobos o ek tôn kunokephalôn, c'est - à - dire : « Christophe Reprobos, l'un des Cynocéphales» 49.

 

Voici comment les Actes des saints André et Barthélemy seront développés dans le Gadla Hawâryât, livre éthiopien du XIVe siècle, mais inspiré de textes coptes du VIe :

 

"Alors notre Seigneur Jésus Christ leur apparut [à André et Barthélemy] et
dit: « Partez dans le désert, et je serai avec vous, ne soyez pas effrayés,
car je vous enverrai un homme dont le visage est comme la face d'un chien
et dont l'apparence est très effrayante, et vous l'emmènerez avec vous dans
la ville. » Alors les Apôtres s'enfoncèrent dans le désert, en grande tristesse,
car les hommes de la cité n'avaient pas été touchés par la foi. Ils s'étaient
seulement assis depuis très peu de temps pour se reposer, qu'ils
s'endormirent, et que l'Ange du Seigneur les emporta jusqu'à la Cité des
Cannibales. Alors, de cette Cité des Cannibales, sortit un être qui cherchait
quelqu'un à manger [...]. Mais l'Ange du Seigneur lui apparut et lui dit:
« Ô toi dont la face ressemble à celle d'un chien, tu vas trouver deux hom-
mes [...] et avec eux sont leurs disciples, et lorsque tu arriveras à l'endroit
où ils se trouvent, fais qu'aucun mal ne leur arrive par ta faute [...]. Et lorsque
l'homme dont la face ressemblait à celle d'un chien entendit cela, il se
mit à trembler de tous ses membres et répondit à l'Ange: « Qui es-tu? Je
ne te connais pas, ni toi ni ton dieu. Dis-moi donc quel est ce Dieu dont tu
me parles! » [...] L'Ange dit: « Celui qui a créé le Ciel et la Terre, c'est
Dieu en vérité» [...]. Mais l'homme à la face de chien demanda: «Je voudrais
voir quelque signe qui me permît de croire en ses pouvoirs miraculeux.
» [...] Et au même moment, un feu descendit du ciel et encercla
l'homme dont la face ressemblait à celle d'un chien, et il était incapable de
lui échapper, car il était au centre de ce feu [...] et il s'écriait: « Ô Dieu, toi
que je ne connais pas, prends pitié de moi, sauve-moi de cette épreuve, et je
croirai en Toi ». L'Ange lui demanda: « Si Dieu te sauve de ce feu, suivrastu
les Apôtres partout où ils iront, et feras-tu tout ce qu'ils te commanderont
? » ~ L'homme dont la face était comme celle d'un chien répondit: « Ô
mon Dieu, je ne suis pas comme les autres hommes, et je ne connais pas leur
langage [...]. Lorsque j'aurai faim et que je croiserai des hommes, je me
précipiterai certainement sur eux pour les dévorer [...] ». Mais l'Ange lui
dit: « Dieu va te donner la nature des enfants des hommes, et Il limitera en
toi la nature des bêtes. » Au même moment, l'Ange étendit les mains et tira
du feu cet homme à la face comme celle d'un chien, fit sur lui le signe de la
croix [...] et aussitôt la nature animale le quitta, et il devint aussi gentil
qu'un agneau [...]. Alors, l'homme dont la face était comme celle d'un chien
se leva, et se rendit au lieu où se tenaient les Apôtres. Il se réjouissait et il
était heureux, car il avait appris à reconnaître la vraie foi. Mais son apparence
était extrêmement impressionnante. Il mesurait quatre coudées de
haut et sa tête était celle d'un gros chien,. ses yeux étaient comme deux
charbons ardents, ses dents étaient comme les défenses d'un sanglier ou les
crocs d'un lion, les ongles de ses mains étaient comme des serres crochues,
ceux de ses pieds comme des griffes de lion, ses cheveux descendaient jusque
sur ses bras et ressemblaient à la crinière d'un lion, et toute son apparence
était horrible et terrifiante [...]. Lorsque cet homme à la face comme
celle d'un chien arriva au lieu où ils se tenaient, il y trouva les disciples
- [d'André] qui en étaient morts de peur. [...] André lui dit: «Que Dieu te
bénisse, mon fils, mais dis-moi, quel est ton nom? » Et l' homme à la face
comme celle d'un chien dit: «Mon nom est Hasum» [c'est-à-dire
'abominable ']. Et André lui dit: « Tu as bien dit, car ce nom te ressemble,
mais [...] à partir de ce jour, ton nom sera Chrétien ». Au troisième jour, ils
arrivèrent à la ville de Bartos, en vue de laquelle ils s'assirent pour se reposer.
Mais Satan les avait précédés dans les murs de la cité. Alors André se
leva et pria, disant: «Que toutes les portes de la cité s'ouvrent rapidement!
» Et comme il disait, toutes les portes tombèrent, et les Apôtres péné-
trèrent dans la ville avec l'homme dont la face était comme celle d'un chien.
Alors le gouverneur ordonna [...] d'apporter des bêtes sauvages et affamées
pour les faire attaquer par elles, et lorsque celui qui avait la face comme
celle d'un chien vit cela, il dit à André: «Ô Serviteur du Seigneur, me
commanderas-tu de me dévoiler la face ? » (car il l'avait voilée en entrant).
André lui répondit: « Ce que Dieu te commande, fais-le. » Alors celui qui
avait la face comme celle d'un chien se mit à prier, disant: « Ô Seigneur
Jésus Christ, Toi qui me délivras de ma vile nature [...] je te supplie de me
rendre à ma nature précédente [...] et de me prêter ta force, afin qu'ils sachent
qu'il n 'y a d'autre Dieu que Toi. » Et au même instant sa nature précédente
lui revint, il fut pris d'une colère extrême, le courroux emplit son
coeur, il dévoila sa face et regarda les gens avec fureur, il bondit sur toutes
les bêtes sauvages qui se trouvaient au milieu des foules, il les déchira,
tordit leurs boyaux et dévora leur chair. Lorsque les gens de la cité virent
cela, ils furent pris d'une grande peur [...]. Et Dieu envoya un grand feu des
Cieux tout autour de la cité, et nul ne pouvait en sortir. Alors ils dirent:
« Nous croyons et nous savons qu'il n 'y a d'autre Dieu que votre Dieu, Notre-
Seigneur Jésus Christ, sur la Terre comme aux Cieux. Et nous vous demandons
d'avoir pitié de nous, de nous sauver de la mort et de la double
épreuve du feu et de celui qui a la face comme celle d'un chien. » Et les
Apôtres eurent pitié d'eux [...], ils s'approchèrent de celui dont la face était
comme celle d'un chien, posèrent leurs mains sur lui, et lui dirent: «Au
nom de Notre-Seigneur Jésus Christ, laisse repartir hors de toi ta nature de
bête sauvage, ce que tu as fait ici est suffisant, ô mon fils, car vois-tu, tu as
accompli la tâche pour laquelle tu avais été envoyé. » Et au même instant, il
retrouva la nature d'un enfant, et redevint doux comme un agneau 50."


Selon David Gordon White, l'origine de ce texte tardif est à rechercher dans les légendes nestoriennes de Barthélemy et d'André, circulant au Ve siècle. Le nestorianisme en transmit des versions aux hagiographes syriaques, latins et arméniens, d'où elles passèrent, avec des ajouts, à l'église jacobite égyptienne puis, au XIIIe siècle, dans les synaxaires arabes, lesquels furent traduits en éthiopien au siècle suivant 51.

 

Par exemple, à la date du 21 novembre, les anciens synaxaires arabes présentent ainsi la vie de saint Mercure, martyrisé entre 249 et 251, et que les coptes appellent Abou Seifen :

 

"En ce jour mourut martyr saint Mercure. Il était de la ville de Rome. Son
aïeul et son père étaient chasseurs de métier. Un jour, ils sortaient comme à
l'ordinaire. Ils furent rencontrés par deux cynocéphales anthropophages
qui dévorèrent l'aïeul et voulurent manger le père. Mais l'ange du Seigneur
les en empêcha en disant: « Ne le touchez pas, car il sortira de lui un fruit
excellent» : et il les entoura d'une haie de feu. Comme la situation leur
était pénible, ils allèrent trouver le père du saint et se prosternèrent devant
lui: Dieu changea leur nature en douceur.. ils furent comme des agneaux et
entrèrent avec lui dans la ville. Ensuite cet homme eut pour fils saint Mercure
qu'il appela d'abord Philopator, ce qui signifie «aimant ses parents ».
Quant aux cynocéphales, ils restèrent chez eux pendant quelque temps et
embrassèrent le christianisme: cela dura jusqu'à ce que Philopator fût
devenu grand. Il devint soldat et ils partaient avec lui à la guerre. Quand
c'était nécessaire, Dieu leur rendait leur nature et personne ne pouvait leur
résister "52.

 

Il est remarquable que ce dernier texte, démarqué des Actes de Barthélemy, concerne un saint fêté le 25 juillet dans le calendrier copte (c'est-à6dire le même jour que Christophe pour l'église de Rome) et dont le nom n'est autre que celui du Dieu latin correspondant au grec Hermès, partageant avec Christophe la fonction de protecteur des voyageurs. Or cette date, placée au début de la Canicule, était celle de la fête grecque dite kunophontis 53 (« massacre des chiens») et de la fête latine des furinalia (lors de laquelle on sacrifiait une chienne rousse), festivités destinées à se protéger des méfaits de la chaleur et de la sécheresse caniculaires. Quant à la fin de la Canicule, elle est traditionnellement fixée au 24 août, jour où l'on fête... saint Barthélemy.

 

Dans tous les cas, ces récits précisent qu'une fois civilisé, le cynocéphale converti par le Saint-Esprit cesse d'aboyer pour clamer sa reconnaissance de Dieu en langue humaine, face aux peuples païens dont il provoque ainsi la conversion. C'est donc cette scène qui est représentée sur les figurations arméniennes de la Pentecôte où le cynocéphale apparaît. Mais en ce qui concerne Christophe, une explication evhemérisante a été tentée pour justifier la légende: «Sous le règne de Dèce [il fut] fait prisonnier dans un combat par le lieutenant de ce prince. Comme il ne pouvait parler grec, il fit une prière à Dieu.. et un ange lui fut envoyé, qui lui dit: Rassure-toi, et touchant ses lèvres, il fit en sorte qu'il parlât grec » 54. Mais ce miracle du « parler en grec », version appauvrie du «parler en langues» des Apôtres, n'est que l'écho affaibli d'un miracle autrement plus impressionnant: celui de l'apparition du langage articulé chez un être qui, jusqu'alors, ne savait qu'aboyer. Le détail qui, sur les miniatures arméniennes, montre le cynocéphale
habillé (parfois sommairement) résulte d'un procédé graphique destiné à rendre visible ce miracle essentiellement sonore, en montrant bien que le monstre est, maintenant, en partie civilisé: cela se retrouve à Vézelay, où cette humanisation partielle est marquée par le fait que l'un des cynocéphales est montré nu, alors que l'autre est déjà habillé. Les textes précisent enfin que, toute domestiquée qu'elle soit par le baptême, la fureur caniculaire du cynocéphale nouvellement converti réapparaît périodiquement: ce n'est plus alors que pour mieux combattre les païens, et seconder par la terreur une proclamation apostolique qui, sans cette aide, serait quelque peu démunie. (...)

 

Il apparaît tout d'abord que, pour la constitution d'une métaphore théromorphique de la Pentecôte, l'utilisation d'un homme à tête de chien plutôt que de tout autre monstre plinien présentait l'intérêt d'utiliser une espèce animale conçue comme médiatrice et qui, en divers temps et lieux, s'avéra souvent des plus utiles dans le cadre d'une réflexion sur les frontières ou les transitions entre homme et animal, présent et au-delà, réel et imaginaire 56.

 

De plus, dans le cas du chien, l'opposition domestique/sauvage se réfère essentiellement à l'habitat (domus) et donc plus à l'espace qu'à l'espèce: les chiens dits « domestiques» manifestent une propension à retourner vers la nature, dans une perpétuelle errance entre nature et culture 59. Déjà, les anciens textes mésopotamiens insistaient sur cette ambivalence profonde du chien, considéré par les Babyloniens comme à la fois sauvage et familier 60. Or les diverses espèces de canidés sont inter-fécondes et offrent toutes les gradations entre le domestique et le sauvage, ouvrant donc des possibilités de symbolisation proprement impensables avec, par exemple, le chat domestique et les grands félins 61.

 

On comprend alors que les canidés en général (et les cynocéphales en particulier) sont quasi universellement commis à deux rôles principaux: d'une part ils constituent une commune allégorie de l'autre, du « sauvage»
qui ne sait qu'aboyer et dévorer de la viande crue, et d'autre part ils jouent le rôle de gardiens de l'au-delà car ils doivent, dans des mythologies très diverses, surveiller l'orée du monde des morts, c'est-à-dire LA transition par excellence, puisque ce sont des êtres de la porte et du passage."

---- voir aussi le livre de Saintyves

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Notes

 

54. Ménologe de Basile, cité dans Saint yves 1935 :9.
55. THIERRY 1987, fig. 503.
56. LURKER1969, 1983, 1987. ~ LINCOLN1979.
57. Liu 1932.
58. LE QUELLEC1995.
59. Sur ce: POPLIN 1986.
60. ANET 1993, LIMET 1993.
61. BAINES1993 :66.

 

 

 

 

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