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Un commentaire de mon livre consacré à Nietzsche

30 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Publications et commentaires

Cela m'avait échappé, mais en 2012, un certain "Pripri" sur Senscritique.com avait produit un compte-rendu très bienveillant  de mon livre "Individualité et subjectivité chez Nietzsche".

Je ne veux pas ici "commenter ce commentaire". Beaucoup de gens vivent avec Nietzsche toute leur vie. Ca ne sera pas mon cas. J'ai croisé sa pensée à 17 ans, "Individualité et Subjectivité chez Nietzsche" est un mémoire que j'ai soutenu en Sorbonne à l'âge de 21 ans, puis que j'ai transformé en livre dans les années 2000. Les deux ou trois universitaires à qui je l'avais transmis n'ont pas jugé utile de le faire. Tant mieux si des personnes sur le Net reconnaissent à l'ouvrage quelque mérite, et s'il les aide à rassembler quelques problématiques - il était surtout destiné à cela, ratisser, rassembler, mettre un peu en ordre, et rien de plus. Je pense aujourd'hui qu'à la différence de ce que pensait Nietzsche, le problème de l'individualité doit se pense par rapport à "l'autre monde" dont il avait un peu trop vite refermé la possibilité. Mon dialogue (critique) avec les médiums qui ne fait que commencer porte sur ce thème là.

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« Individualité et subjectivité chez Nietzsche » est le fruit d’un travail précis et honnête.
L’auteur, Christophe Colera, se propose dans les premiers chapitres d’exposer les deux facettes de la critique nietzschéenne de la notion de sujet et de subjectivité - thème académique mais pas inintéressant, et s’approche naturellement dans le dernier d’une définition de ce que serait l’individualité aux yeux du « plus sublime des » syphilitiques. La plume de l’auteur est la plupart du temps très lisible, un peu mécanique mais puisqu’il se paye le luxe précieux de confronter ses thèses à celles de commentateurs plus renommés que lui (Heidegger, Jean Granier, Michel Haar et même Luc Ferry qui avait commis avec quelques autres un Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens) tout ça donne vite au lecteur un air très respirable. Si l’ouvrage est truffé de coquilles, la lecture n’en est pas pour autant rendu si désagréable, les chapitres étant aérés et les références au texte nietzschéen nombreuses et très pertinentes.

Une fois débarrassés des questions de forme, vous allez évidemment me demander ce qu’il y a au fond de la marmite. Comme je l’ai déjà écrit, les deux premières parties bien qu’assez classiques ne manquent pas de pédagogie et de précision pour exposer les différentes critiques que Nietzsche adresse à l’encontre de la notion de sujet. Le premier chapitre se contente de servir d’introduction correcte à cette critique en passant notamment en revue les raisons extra-épistémologiques qui ont motivé Nietzsche - pêle-mêle : l’importance du cas de la Grèce présocratique (où le sujet moderne n’existe pas), la volonté constante chez Nietzsche de dépasser sa maladie par la philosophie et pour finir l’influence majeure de l’art comme (nouveau ?) paradigme de la pensée. Le deuxième chapitre lui va au cœur du propos de Friedrich et énonce les arguments que ce dernier emploie à mainte reprises contre les avatars du sujet. Qu’il s’agisse de l’âme chrétienne, du libre-arbitre ou de la subjectivité libérale moderne (que Nietzsche hérite de sa lecture de Tocqueville selon l’auteur) chacun se voit mis à la porte de la Gaya Scienza dont le physionomiste (« Encore un black ! » « Non un allemand. ») est parmi les plus sévères que je connaisse. Le troisième chapitre est évidemment le plus dangereux car il s’agit là de réunir ce qui a été intentionnellement disséminé par le généalogiste à la fois dans les œuvres publiées - principalement le Gai Savoir, Ecce Homo et Par-delà bien et mal mais tristement pas la Généalogie de la morale qui est trop souvent exploitée par l’auteur comme un texte uniquement critique – mais également dans les Notes posthumes.

Quid alors de cette reconstitution à la Isis ? Il me faut tout de suite reconnaître que l’auteur ne démérite pas et prend le soin d’accuser premièrement l’indécrottable aspect métaphorique de la pensée de l’individualité chez Nietzsche, deuxièmement le caractère incertain d’une telle recomposition et troisièmement le paradoxe qui nourrit cette conception déterrée. En effet, cette individualité nietzschéenne qu’il faudrait retrouver repose sur trois éléments majeurs de la philosophie du moustachu qui la soutiennent (l'individualité, pas la moustache). Le premier élément c’est la nouvelle conception du Corps qui marque l’arrêt de mort de la distinction sujet-monde et ouvre quelque part la voie au Dasein heideggérien ; ‘’l’individu’’ avant d’être tel est d’abord un corps, une multiplicité d’affects, de volontés qui combattent les unes contre les autres pour imposer leur perspective. Le deuxième élément c’est la doctrine de l’Eternel Retour du Même dont la conception cyclique du temps permet, si elle est tenue pour vrai par l’individu, d’atteindre le troisième élément capital et nécessaire qu’est l’ego-fatum, pendant théorique de l’amor fati.

C’est ici que réside le paradoxe de l’individualité nietzschéenne : l’individu n’est certainement pas une unité mais une multiplicité (d’affects, de petites volontés) qui se donnent l’apparence de l’unité, qui se croit identique à elle-même à travers le défilement des instants. Plus précisément encore c’est sur l’instant que repose l’individualité que reconstruit ici Christophe Colera : l’individu n’est pas ni ne se fait lui-même, il est fait à tout bout de champ. A chaque instant c’est par un devoir-être (!), par une sélection éthico-pratique qu’il advient tout en étant dépassé par ce qui le meut (soit les instincts nihilistes triomphent, soit ce sont les instincts supérieurs – il n’y a pas de voie intermédiaire ou attentiste dans cette ‘’éthique’’). Christophe Coléra écrit : « Le vouloir issu d’une solitude individuelle se révèle ainsi comme étant virtuellement porteur d’une volonté passive-active du monde, laquelle est indéfiniment en attente de sa reprise dans un instant quelconque, sans sujet pour en gouverner le destin » (p.126). On oubliera donc les versions à l’aspartam d’un Nietzsche-Victor Novak éducateur, venu prêcher la bonne parole pour élever les bonnes âmes humanistes à la libération de l’aliénation et au sapere aude des Lumières. ‘’L’individu’’, du point de vue de la volonté de puissance, est l’outil de cette dernière. ‘’L’individu’’, du point de vue de la conscience claire, n’est individu que lorsqu’il accepte de se comprendre comme volonté de puissance, lorsqu’il accepte de se voir comme « plusieurs âmes dans un seul corps » - comme voulu par un Destin.

On pourrait objecter à nos auteurs que la notion d’individualité perd alors complètement son sens : l’individu se retrouve entièrement soumis, à chaque instant, au travail interprétatif de ces petites âmes, de ces affects qui cherchent à commander la perspective sur le monde, qui cherchent à imposer les mobiles de l’action à venir aussi. Eh bien c’est exactement ça, l’individualité est toujours à venir et ne cesse jamais de l’être (sinon la circularité du temps perçue via l’Eternel Retour n’aurait pas lieu d’être pensée) et l’individu n’advient qu’en acceptant de jouer le jeu de son Corps, en évitant de se méconnaître au point de se mortifier (soi ou les autres d’ailleurs). Les vieux briscards ne s’étonneront pas du paradoxe car Nietzsche n’a de cesse de penser en-dehors, à côté, en-deçà des antinomies du langage. En une phrase : « la transmutation de l’individu en monde, l’éclatement du sujet, se joue là dans un acte pur, c’est-à-dire dans un verbe pur, à l’infinitif, sans sujet grammatical et, qui plus est, un verbe qui possède les deux modes actif-passif » (p.126). Moralité de l’histoire : devenez ce que vous êtes.

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Indigo et Torah

30 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Médiums, #Histoire des idées

Puisque vient de paraître mon essai sur les médiums (voir ici à gauche), une petite vidéo sur l'indigo dans la culture juive :

 

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La nudité dans l'Ordo Templi Orientis (OTO)

30 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Europe, #Anthropologie du corps, #Médiums, #Histoire secrète

En 2014, je vous avais parlé de la religion wiccane (un billet d'ailleurs encore très visité), qui est un résultat indirect, dans sa version gardnérienne des années 50 (qui compte beaucoup d'adeptes), des canalisations du très sulfureux médium Aleister Crowley au début du XXe siècle lors de sa visite de la pyramide de Gizeh.

Un autre fruit plus discret de ce personnage contestable et contesté (personnage qui a beaucoup influencé la pop culture des années 60 à 80 soit dit en passant) fut l'Ordo Templi Orientis (OTO), créé en 1904 par par Carl Kellner, un franc-maçon autrichien, après sa rencontre avec trois sages en Asie. A partir de 1912 Corwley allait lui donner des rituels dédiés à la déesse mère Babalon, notamment sa "messe gnostique" qui est ouverte aux degrés inférieurs de ce groupe religieux initiatique et au public extérieur comme le montre la vidéo sur You tube ci-dessous. Ce groupe religieux qui ce qualifie de "thélémique" (de "thelema" = "volonté" en grec, car il prétend réconcilier l'adepte avec sa volonté profonde) compterait 3 000 membres.

Moi qui ai eu la chance de vivre (en 1994) six mois à Troyes, grande ville talmudique à cause de l'immense personnalité de Rachi, mais aussi berceau des Templiers (les reliques de Bernard de Clairvaux s'y trouvent, et c'est lors d'un concile en sa cathédrale que fut lancé l'Ordre, qui possédait aussi l'actuelle forêt d'Orient à l'Est de la ville), et qui, de ce fait, ai probablement "croisé les énergies" de l'Ordre du Temple originel, je ne puis m'empêcher de me demander, bien sûr, si cet OTO actuel est légitime à revendiquer la moindre filiation avec ces ancêtres médiévaux. Bien malin qui pourrait le dire puisque ceux-ci n'ont pas laissé d'archives de leurs pratiques cultuelles, ni de leur savoir ésotérique.

En tout cas l'OTO aussi, comme la Wicca, utilise la nudité dans son culte. Il existe d'ailleurs sur le Net ici en anglais un débat aussi vif qu'amusant entre une praticienne originaire du New Jersey issue de la Wicca et des prêtres de cette religion pour savoir si une femme ayant atteint la soixantaine est fondée à conserver sa robe pour exécuter ses rituels. Grave question s'il en est.

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Les Doukhobors

27 Avril 2017 , Rédigé par CC

Etrange secte que ces chrétiens nudistes : les Doukhobors.

L'anarchiste Jean Marestan signait dans Le Mercure de France du 1er septembre 1933 p. 341 expliquant qu'au mois de mai 1932, "un bref communiqué, inséré dans les journaux, a fait connaître au monde entier que la rue principale de Grand-Forks, une localité située en Colombie Britannique, dans l'Ouest Canadien, avait été le théâtre d'une manifestation peu commune. Plusieurs centaines d'hommes et de femmes, appartenant à la secte (chrétienne) des Doukhobors, ou Fils de la Liberté, y avaient défilé, sans nuire à personne, mais complètement nus."

 "La première parade de ce genre, précise l'article, à laquelle se livrèrent les Doukhobors remonte à une vingtaine d'années, et ils l'ont renouvelée depuis avec fréquence, malgré les persécutions. Leur doctrine se distingue très nettement de celle des autres nudistes. Il ne s'agit, en effet, ni d'un effort de libération à l'égard de la servitude corporelle du vêtement, ni d'une forme de culture physique, basée sur l'utilité que représente, pour la santé, l'exposition quotidienne au grand air, et aux rayons du soleil, de la totalité de la personne humaine.

L'existence des Fils de la Liberté est, d'autre part, tellement saine et laborieuse qu'il n'est jamais venu à l'idée, même de leurs pires adversaires, de les assimiler à des érotomanes d'un genre particulier. La pratique du nudisme est, chez eux, une conséquence de la foi religieuse.

L'origine de cette association n'est pas sans offrir quelque mystère, car elle est apparue spontanément, dans la deuxième moitié du XVIII siècle, dans des régions diverses de la Russie, avec pour adeptes des paysans illettrés, sans que l'histoire ait enregistré l'intervention d'un agitateur quelconque.

Au début, ils vécurent dispersés, à raison de quelques familles par village, n'ayant avec ceux des localités voisines, ou des autres provinces, que des rapports occasionnels. Mais on en rencontrait presque partout, même en Sibérie et au Kamtchatka, même au delà des frontières, en Allemagne et en Turquie.

Le nom de Doukhobors, qui signifie « Lutteurs par l'esprit », leur fut donné, dit-on, en 1785, par l'archevêque d'Ekaterinoslav, afin de caractériser leur genre d'hérésie. Ils acceptèrent ce nom, qui leur parut entièrement justifié, car ils prétendent, en effet, servir Dieu par l'esprit, et ils se disent chrétiens.

Gens simples et dépourvus, presque tous, d'instruction, ils ne connaissent, quant à l'historique de leur mouvement, que ce qui leur en a été enseigné par la tradition. Ils se réclament spirituellement de l'exemple biblique des trois adolescents Hanam, Azaria et Misaïl, qui, ayant refusé de se soumettre à la volonté de Nabuchodonosor, furent sacrifiés, sur son ordre, au Dieu Baal, et précipités dans la fournaise, mais en sortirent vivants.

Ils croient en l'origine divine des Ecritures, mais ils n'en acceptent et n'en retiennent que  l'utile c'est-à-dire ce qui, étant compréhensible pour leur intelligence, et sensible pour leur cœur, est de nature à tracer pour eux une ligne de conduite, immédiate et pratique, exempte de défaillances. L'ensemble de ceci forme ce qu'ils nomment Le Livre de la Vie, composé de psaumes.

Ils considèrent que les rites et sacrements, et toutes les formes du culte extérieur, institués par les différentes églises, sont tout à fait inutiles à l'œuvre .du salut, et constituent autant de déformations du vrai christianisme. En conséquence, non seulement ils ne font ni baptême, ni communion, mais même pas le signe de la croix. Pour prier, ils sont debout ou assis. Ils n'ont pas de prêtres, et ne reconnaissent qu'un seul maître et directeur le Christ.

Dans leurs villages, il n'est aucun temple. Ils se réunissent chez l'un d'eux ou, par masses, en plein air. Ils déclarent

« La divinité est dans l'âme de chacun; en chacun doit être aussi l'Eglise pour cette divinité. »

Ils n'adorent ni les saints, ni les icones, et n'observent pas les jeûnes, mais ils vivent sobrement, ne pratiquent aucune fête, et ne participent ni aux plaisirs, ni aux débauches, de ceux qu'ils nomment indistinctement les laïques c'est-à-dire tous les autres hommes. Leur dogme essentiel est l'adoration de Dieu par la conformité des actes journaliers avec la loi divine, quelles que puissent être les conséquences. Ils n'admettent ni pouvoir spirituel ni pouvoir civil; cependant, ils se contentent de leur refuser l'obéissance. La vertu qui, à leur estimation, domine toutes les autres est l'amour du prochain. Ils se refusent à user de violences envers autrui, sous quelque prétexte et dans quelque circonstance que ce soit.

Malgré l'exceptionnelle moralité de leur vie, unanimement reconnue, leur dédain des cérémonies du culte. et leur interprétation particulière des Ecritures, leur esprit d'insubordination à l'égard des puissants de ce monde, devaient leur attirer, à bref délai, des persécutions, non seulement de la part de l'Eglise orthodoxe et de la police, mais encore de leurs voisins.

Elles commencèrent en 1792. Ils furent insultés, battus, emprisonnés, déportés comme criminels politiques, jusqu'au jour où, en 1801, les sénateurs Lopoukhine et Neledinsky-Meletzy, ayant montré à l'empereur Alexandre Ier ces hommes sous leur vrai jour. celui-ci leur accorda de vivre en paix et réunis, à l'écart des autres habitants, à Molodcheia Vodi, en Crimée.

Cependant cette sage décision devait être rapportée, une quarantaine d'années après, par Nicolas Ier qui les contraignit à émigrer dans la province de Tiflis, et une des parties les plus stériles du Caucase, au climat rigoureux et malsain, au lieu dit "Les Montagnes Mouillées" Ils y vécurent pendant cinquante ans. Malgré les conditions défavorables, leur colonie devint bientôt florissante, grâce à leur union et leurs excellents rapports avec le reste de la population. Vers 1890, ils adoptèrent comme principe l'internationalisme, la mise en commun de tous les biens, le végétarisme, la douceur, non seulement envers tous les êtres humains, mais encore envers les animaux domestiques. Ils étaient, à ce moment, au nombre de près de vingt mille.

En 1894, ils décidèrent de refuser le service militaire, même en temps de paix, et ce fut le signal d'une répression violente. Les principaux d'entre eux, dont Pierre Vériguine, furent déportés en Sibérie. D'autres furent emprisonnés, condamnés aux bataillons disciplinaires. Des villages furent occupés militairement, des femmes violées, des vieillards et des enfants frappés à coups de fouet. Des centaines de familles furent dépouillées de leurs biens, livrées à la misère et aux épidémies, ce qui justifia un appel de Tolstoï, au monde entier, intitulé Au secours!

Ils n'opposèrent jamais de résistance, mais absolument rien ne put les faire fléchir. Ils déclarèrent pardonner à leurs bourreaux.

En 1898, ce fut la délivrance. Ils obtinrent l'autorisation de quitter la Russie, et, grâce à l'appui de Tolstoï et à des souscriptions organisées à Londres par des Quakers, ils émigrèrent au Canada, au nombre d'environ sept mille.

Ils y sont à présent quinze mille, répartis dans les provinces de Saskatchevan. Alberta et la Colombie Britannique. Leurs biens sont évalués à 60 millions de dollars. Ils sont grands producteurs de blé et de bois de construction. Mais ils n'ont pas abandonné leur foi, et n'ont pas renoncé à leurs coutumes.

Ils ne font pas usage du tabac, et ne consomment ni viande, ni boissons alcooliques. Leurs biens sont en commun. Aucune autorité parmi eux. La seule sanction est l'exclusion, prononcée par la collectivité, en cas de mauvaise conduite persistante d'un de ses membres. Un de leurs enfants ayant été tué d'un coup de pied par un Anglais, ils refusèrent de porter plainte et supplièrent que le coupable fût libéré.

A ces hommes simples et demeurés, pour la plupart, illettrés, 'se sont joints quelques érudits, tels Anatole Fomin, qui est un ingénieur de grand mérite. Ordinairement, les intellectuels étrangers sont suspects aux Doukhobors, parce que, disent-ils, ils pensent beaucoup, et longtemps, au lieu de se donner à la Vie immédiatement.

Un Fils de la Liberté ne dit pas « mes enfants en parlant de sa progéniture, mais « nos enfants ». Ceux-ci ne nomment point père et mère leurs parents; ils les appellent par leurs prénoms ou leur donnent des surnoms affectueux.

Lorsqu'un jeune homme et une jeune fille ont décidé de se marier, ils réunissent leurs familles et, en leur présence, ils se promettent de rester unis. Puis, ils échangent un baiser. Et c'est tout. Mais le divorce et l'adultère sont considérés comme fautes très graves et méritant l'exclusion.

Au Canada, les Doukhobors ont été dispensés de service militaire; mais ils ont eu, à nombre de reprises, des différends avec le gouvernement du Dominion, et leur intransigeance leur a valu d'encourir de lourdes amendes, la mise en vente* d'une partie de leurs biens, et même de nombreuses années de prison.

En effet, dès leur arrivée au Canada, et malgré les épreuves qu'ils venaient de supporter, ils se refusèrent à l'exigence légale de l'inscription des terrains à leurs noms personnels, parce que, disaient-ils, la terre a été

créée par Dieu au profit de tous les hommes, et pas seulement de quelques-uns.

Ils ne, consentirent pas plus à l'inscription des mariages sur les registres de l'état civil, ne reconnaissant d'autre mariage légal, c'est-à-dire conforme à la loi divine, que celui qui existe en toute liberté, et résulte d'un pur sentiment d'attraction morale réciproque entre l'homme et la femme, non de la lubricité, de la contrainte ou du calcul, même couverts par l'autorité des lois humaines.

L'enregistrement des naissances et décès ne trouva pas grâce devant eux.

Le Père qui est aux cieux, disent-ils, sait qui il envoie au monde et qui il en rétire, sans qu'il soit nécessaire de le lui rappeler par des paperasses. Enfin, ils s'opposèrent à ce que leurs enfants fussent enseignés dans les écoles du gouvernement, jugeant immoral que l'on plaçât entre leurs mains des livres où se trouvent glorifiées les batailles, et justifiée l'inégalité entre les hommes.

Depuis trente-cinq ans dure ce conflit entre le gouvernement canadien et les Fils de la Liberté. Ceux-ci sont beaucoup trop nombreux pour pouvoir être aisément expulsés, et ils ne peuvent être assimilés à des malfaiteurs ou à des insurgés. D'autre part, le Dominion ne peut se résoudre à la reconnaissance, en faveur d'étrangers immigrés, d'un statut spécial, en violation d'un code dont le principe est d'être applicable, indistinctement, à tous les habitants du Canada.

Quand, il y a une vingtaine d'années, les autorités firent saisir leurs biens, en règlement des amendes dont ils avaient été accablés, ils se dévêtirent complètement et s'en allèrent par la neige, à travers les villages civilisés, dans le but dè provoquer l'indignation envers la police, et l'apitoiement sur leur sort.

La nudité totale n'est pas pour eux chose obscène,

parce qu'il est écrit que l'homme est fait à l'image de Dieu, et qu'il ne doit pas rougir de ce que Dieu n'a pas eu honte de créer.

A toute nouvelle occasion de protester contre ce qu'ils estiment être des abus, ils renouvellent cette parade sans jamais, d'ailleurs, riposter aux violences de la police

En 1928, certains d'entre eux, parmi les plus ardents, ayant détruit des écoles, dans lesquelles on voulait les obliger à faire instruire leurs enfants, beaucoup eurent à subir d'odieuses brutalités. Une grande manifestation s'imposait. L'un d'eux, une sorte de visionnaire, dit à voix haute, en présence de la communauté rassemblée: "Jésus-Christ nous fait la promesse de marcher à notre tête, à la condition que nous allions à sa rencontre jusqu'à Winnipeg".

En raison de leur foi naïve, et de leur très grande confiance en la parole de quiconque vit dans le respect de leurs coutumes, ils ne doutèrent point que leur frère ne dît la vérité.

Aussitôt, hommes, femmes, enfants, se dépouillèrent de tous leurs vêtements et se mirent à marcher, au nombre de près de deux mille, dans la direction de Winnipeg, où ils arrivèrent rompus de fatigue.

Jésus ne s'y trouvait pas. Alors, le visionnaire déclara simplement:

II est en retard; il vous demande de le rejoindre à Minéapolis

Sans hésiter, la colonne reprit sa marche. Mais des forces de police arrivèrent, et contraignirent cette foule de dévots, complètement nus, à rebrousser chemin et se retirer sur ses terres. Quand ils y parvinrent, ils étaient à demi morts de faim et d'épuisement, mais non résignés ni découragés., Ils disaient « Seul le martyre fait avancer notre cause. »

Des hommes d'affaires ont caressé le projet de leur extorquer, par une combinaison financière habile, les biens communs qu'ils ont eu tant de peine à acquérir. On a envisagé de les concentrer dans une ile. Le Mexique et les Etats-Unis les jugent indésirables; la Russie Soviétique, inadaptables à sa constitution. Des centaines d'entre eux ont été durement condamnés à des années de prison, pour « immoralité

La clameur des Doukhobors s'élève, franchit les océans:

Nous faisons appel aux hommes de bien du monde entier, en les priant de nous dire s'il existe une seule' région de la terre, une seule société humaine, dans lesquelles nous pourrions être tolérés, nous installer en. travaillant, et vivre, sans que personne exige, pour cela, que nous renoncions à la règle de notre conscience! Les Fils de la Liberté, incompris de la foule, définitivement dépouillés de leurs champs et de leurs forêts, sont-ils voués à reprendre à jamais la route et à y mourir, selon l'exemple de leur grand ami Tolstoï, qui, à l'âge de quatre-vingts ans, moralement abandonné des siens, partit seul, une nuit, malgré la neige, pour aller expirer, en paix, dans la petite gare d'Astapovo?"

Déjà le 11 novembre 1897 dans Le Journal l'écrivain Ernest La Jeunesse dénonce la persécution des Doukhobors dans le district d'Akhalkalaki dans l'actuelle Géorgie le 30 juin 1893 (en reprenant le récit qu'en fit Tolstoï dans la Revue Blanche) auxquels il était reproché d'avoir brûlé les armes que les Russes venaient de leur confier."Les doukhobors, précise Lajeunesse, n'attribuent pas une grande importance au Christ comme personnalité historique ; il n'est pour eux que l'image de l'effet que produisent sur l'âme la divine Raison ou Parole (...) ils affirment que c'est en nous que le Christ doit être conçu, qu'il doit grandir..." Tolstoï les a proposés au prix Nobel de bienfaisance, l'écrivain libertaire dreyfusard Lucien Descaves a appuyé cette proposition.

La revue blanche du 1er novembre 1900 allait à nouveau se faire l'écho de leur condition à propos de leur exil au Canada sous la plume du traducteur de Tolstoï Wladimir Bienstock.

En 1898 leur émigration avait été organisée grâce à l'argent de Tolstoï qui abandonna à leur profit les droits de son roman Résurrection.

Le Temps du 24 oct 1902 signalait qu'au Canada ils renonçaient aux vêtements de laine (comme à l'exploitation des animaux) pour ne plus porter que du lin (ce qui laisse entendre qu'ils n'étaient pas tous nus)."Il se sont complètement assagis, note Le Rappel du 29 nov 1905. Ils ne partent plus tout nus dans les forêts chercher le christ mais préfèrent cultiver leurs champs" Mais des difficultés apparurent sur la question de la propriété et celle du mariage légal.

Les milieux syndicaux se firent l'écho de leur sort, le 1er mars 1903, Georges Veillat faisait une conférence sur eux à l'université populaire Coopération des Idées, 157 rue du fbg st Antoine à Paris, et il récidivait le 4 juin 1903 aux soirées ouvriers de Montreuil, 15 rue des écoles, le 2 juillet 1903 à l'Union populaire du 14e arrdt, 5 rue du Texel. En 1904 Maurice ahn leur consacra un ouvrage pour lequel le journal l'Action syndicale fit une petite publicité.

La Lanterne du 4 mai 1908 raconte comment 80 pèlerins doukhobors marchant nus de Saskatchewan à Port-Arthur dans l'Ontario ont renvoyés en train dans leur ville d'origine à la demande de la population choquée puis empêchés nuit et jour de descendre de ce train.

En 1914, parmi les 300 réservistes russes du Canada venus à Petrograd pour se battre se trouvait un doukhobor qui demandait l'autorisation pour les siens de servir comme infirmiers (le Temps 23 10 14). En 1917 le soviet de Pétrograd se prononça pour le retour des doukhobors du Canada (Le Journal 31 mars 1917)

En 1931 après des pourparlers avec la famille de Tolstoï, le gouvernement soviétique leur octroya 4 000 ha dans la région de Kouznetz (le Temps 25 fevr 1931). Mais leurs espoirs semblaient plutôt se tourner vers les propositions de terre du gouvernement mexicain. En 1924 3 000 doukhobors seraient rentrés en Russie (Le Temps 1. 2.1924). Mais ce mouvement fut éphémère.

On pouvait lire dans la revue bimensuelle Culture Physique de septembre 1932 - Vancouvert 16 mai - 254 doukhobors de la secte des « Fils de la liberté » ont été arrêtés hier à Thrums pour exhibition publique de nudisme. Ils ont été envoyés a la prison de Nelson. Il y a maintenant 511 doukhobors dans cette prison. Déjà 114 d'entre eux dont 52 femmes ont été condamnés à, trois ans de prison. Il y en a 131 dans la prison de Grand-Forks. 80 enfants ont été envoyés dans des institutions publiques de Vancouver, et de Victoria. Plus de 500-adultes attendent d'être jugés à Nelson,et à Grand-Forks. La police croit- que 200 autres doukhobors cherchent à se faire arrêter pour le même motif que,les précédents et l'attorney général déclare que, s'il le faut, tous les membres restant de la secte, soit- un millier de personnes, seront incarcérés. (Times)

Le Temps du 2 nov 38 signale leur résistance au stalinisme en URSS : refus de servir dans l'armée rouge, d'intégrer le kolkhozes qui "servent l'homme et non Dieu"

Leur chef Verigin mourut en février 1939 à Saskatchewan (Canada)

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Le Mercure de France contre la nudité

27 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Europe

 

Mercure de France 1931p. 185 sous la plume de Saint Alban :  "je me trouve d'accord avec M. le Médecin général G. Saint-Paul (Espé de Metz) qui dans le Progrès médical du 13 juin rattache nudisme, freudisme, etc., à l'obsession sexuelle, et même avec le compagnon Armand, qui reconnait loyalement et contrairement, précise-t-il, à la plupart des théoriciens gymnistes, que la vue du nu exalte le désir érotique. Mais, au lieu de se rendre à ce qui semble l'évidence, ces théoriciens affirment, au contraire, que le nudisme en commun affaiblit ce désir et favorise la chasteté. Croyons-les sur parole

Quoi qu'il en soit, il semble que le nudisme marque en France un temps d'arrêt. Le dernier livre de reportage de M. Roger Salardenne, Le Nu intégral, ne donne pas l'impression d'un développement très victorieux. A Strasbourg, le petit groupe gymnique avoue qu'il se heurte à de grandes résistances et à Bordeaux on semble avoir peur de la propagande. En somme, il n'y a qu'à Paris, Marseille- et Alger que le mouvement continue. A Toulon, quelques nudistes ayant pratiqué leurs jeux en lieu trop ouvert, se sont vu dresser procès-verbal; quelque indulgent qu'on soit pour le nu en plein air, on ne peut pas admettre en effet que les gymnistes ne prennent pas les précautions indispensables s'ils ont le droit de pratiquer leurs jeux dans le costume qui leur plait, les passants ont encore plus le droit de ne pas vouloir de ce costume-là. Avec un peu de bon sens et d'indulgence, comme il serait facile de mettre tout le monde d'accord, sauf, bien entendu, les politiciens qui ne voient dans toutes ces questions-là que des moyens de prôner le malthusianisme, le défaitisme, l'anticapitalisme et autres inepties!"

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"Les Sabéens-Mandéens - Premiers baptistes, derniers gnostiques" de Claire Lefort

21 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées


Les Sabéens-Mandéens sont une minorité religieuse basée dans le Sud de l’Irak et en Iran, qui compte moins de 100 000 adeptes à travers le monde. L’auteure du livre que les éditions du Cygne leur consacre cette année, une jeune étudiante en anthropologie à Normale Sup’, qui mène des enquêtes dans les camps de réfugiés en Jordanie et en Mésopotamie, reconnaît elle-même qu’elle n’en avait jamais entendu parler avant de se rendre au Proche-Orient.

Il s’agit d’un groupe ethno-religieux en quelque sorte invisible, et qui pourtant a fait couler beaucoup d’encre chez les spécialistes de l’histoire des religions, notamment au début du XXe siècle (grande époque de la redécouverte de la mosaïque des anciennes croyances qui survivaient sous le joug ottoman entre Erbil et Bassorah). On a vu en eux tantôt une religion autochtone vieille de 5000 ans, tantôt les derniers descendants des disciples de Saint Jean-Baptiste, et, en même temps, les dépositaires de secrets kabbalistiques, voire de gnoses magiques venues des bords du Nil ou des temples du zoroastrisme.

La suite de la recension est ici.

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