Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

"Attention whores" et "Lolicons"

1 Juin 2012 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps

athenA signaler dans le Nouvel Obs en ligne, le même jour que le billet qui me cite, un article (ici), sur la mode du look manga à la japonaise chez les jeunes filles européennes. Les propos de ma collègue Divina Frau Meigs donnent à réfléchir. A la lire les normes qu'implique ce look seraient presque aussi drastiques que celles des pieds rétrécis chinois il y a deux siècles... A se demander d'ailleurs combien d'adolescentes peuvent s'y conformer - combien ont des petites bouches et de grands yeux, combien concrètement jouent ce jeu de nos jours ? n'est-ce pas un phénomène très marginal ? Autre question : n'y a-t-il pas une forme de liberté (et donc de féminisme, de néo-féminisme) dans l'acceptation volontaire d'une loi stricte, même auto-mutilante ? L'ascète hindou est-il libre ? Le Lolita l'est-elle ? C'est tout le problème philosophique de la liberté qui est ici posé. On dira que l'ennui c'est que l'image de l'héroïne du manga fut inventée par des hommes (et reflète certaines des obsessions masculines japonaises autour du fétichisme des sous-vêtements ou du goût pour les fortes poitrines). En réalité toute norme vient d'une altérité : si par exemple la norme vestimentaire de la mode des adolescente était le look à la Simone Weil, on la trouverait sans doute plus conforme aux attentes classiques du féminisme, mais pas nécessairement proches des attentes personnelles des adolescentes qui l'adoptent et du style de vie qu'elles espèrent pour elles-mêmes, donc ce serait tout aussi aliénant qu'une norme dictée par des goûts masculins. En outre, le néo-féminisme nous apprend qu'une liberté spécifique naît du jeu ironique (presque nietzschéen) avec les valeurs (dominantes) issues du monde patriarcal (y compris celles de la provocation sexuelle féminine). J'ai toujours repéré dans l'esthétique des mangas une certaine autodérision, et il n'est pas exclu (mais il faudrait le vérifier par une enquête précise auprès des adolescentes concernées) qu'une sorte d'ironie au carré (même discrète et implicite) anime leur démarche.

 

Le passage sur le manque affectif est intéressant, même s'il eût sans doute fait bondir la pionnière du féminisme russe Alexandra Kollontaï (sur laquelle j'écrirai un jour sur ce blog car il y a beaucoup de choses à dire sur son compte, notamment sur ses incompatibilités avec le féminisme français des années 60). Je n'ai pas d'avis tranché là-dessus. J'observe que même l'éthologie animale nous parle de plus en plus de l'importance du lien familial chez tous les animaux sociaux pour la mise en place des réflexes altruistes, ce qui souligne l'importance de la socialisation "de proximité" (mais pas forcément, notez le, celle de la famille biologique). Y a-t-il vraiment une carence dans ce domaine, ou bien faut-il dans une démarche deleuzo-spinoziste considérer qu'il n'y a jamais de manque, et que la nature trouve toujours des substituts à tout ? Le look manga qui s'expose dans le visuel ne serait donc pas, pris sous cet angle, plus l'expression d'un manque qu'une conversation familiale au coin du feu. Il serait juste une gestion "différente" du besoin humain de communication, lequel en l'espèce trouve son répondant dans les commentaires postés sous les vidéos ou dans les blogs et profils de réseaux sociaux des jeunes filles concernées. Je ne sais pas. Thème à débattre. 

 

Une phrase m'inspire beaucoup de scepticisme : "Avec les "lolicons", la cruauté va plus loin car elle oblige à passer par des codes hybrides, en partie étrangers à sa propre culture, sans réelle compréhension des enjeux et des valeurs véhiculées". Cette phrase m'inquiète. Je ne vous pas en quoi l'hybridation culturelle est "cruelle" (si tel est le cas, toute la planète vit dans la cruauté), et surtout je ne suis pas certain que si le modèle culturelle prenait ses racines en Grèce antique ou dans la Bible (sources identifiées comme "occidentales") plutôt qu'au Japon nos adolescentes auraient une meilleure "compréhension des enjeux et des valeurs véhiculées". Je crédite pour ma part la culture japonaise, y compris dans ses propres hybridations avec la culture occidentale autour du manga, d'une capacité à véhiculer des valeurs qui parlent à tous, des valeurs universelles... Il faut peut-être se garder du biais générationnel qui oriente le regard des sociologues sur ce genre de phénomène émergent.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article