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C. Colera cité dans "L'Express" (version en ligne)

2 Août 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Interviews en rapport avec mon livre "La nudité"

lexpress.pngVoyez l'article de Caroline Politi "Topless: pourquoi les Françaises se mettent-elles moins à nu?" en ligne ici.

 

Pour mémoire voici l'intégralité de l'interview que je leur ai donnée.

 

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- Assiste-t-on a un retour de la pudeur (par exemple moins de topless sur la plage)? Est-ce que ça touche principalement les jeunes générations ou c'est un mouvement global de la société?

 
- Il y a des phénomènes de valorisation de la nudité dans l'imaginaire culturel, ou dans des espaces nouveaux comme celui de la revendication politique. Et même un goût pour la nudité qui continue de se développer si l'on en juge par la pratique de la nudité à domicile ou par les satisfecits que continuent d'afficher els associations naturistes. Cependant à côté de cela il y a aussi dans divers espaces un retour de la pudeur important, chez les femmes notamment. 18 % seulement des femmes seraient prêtes à faire du Topless sur les plages selon un sondage BVA récent. Un sondage IFOP-Tena en 2009 avait révélé qu'une forte réticente à la nudité  même partielle pratiquée ou représentée. Avec des taux plus élevés de réticence à l'exposition effectivement  chez les 18-24 ans.

- A quoi est-ce dû selon vous?
- Plusieurs facteurs concourent à ce phénomène : sensibilité au regard des enfants, volonté de respecter les convictions d'autrui (notamment des minorités religieuses). Peut-être un sentiment de "trop-plein" d'images de nudité. Les canons de beauté dominants, avec leur forte emprise normative, y sont aussi pour beaucoup. Si 88 % des femmes se disent pudiques, ce chiffre est plus élevé encore chez celles qui n'aiment pas leur corps. Or plus de la moitié des femmes en France selon le sondage IFOP-Tena n'aiment pas leur corps... Chez les jeunes cela peut être aussi lié au fait qu'ils lient plus le désir à la nudité que les gens plus âgés, ce qui entraîne des réflexes d'autodéfense spécifiques.

- Le regard des hommes sur le corps des femmes? a-t-il changé?
- Il est très variable suivant les groupes sociaux et le vécu psychologique de chacun. La diffusion de la pornographie et d'un certain idéal libertaire mal compris peut parfois créer de toute pièce l'image d'une femme sexuellement disponible pour tous (voir par exemple le phénomène des attouchements dans le métro parisien). Même si le phénomène est minoritaire (et il est difficile à quantifier), cela nourrit des réflexes de protection chez les femmes. A l'inverse beaucoup d'hommes mettent un point d'honneur à respecter, et même à idolâtrer, le corps des femmes, ce qui reste une manière de rester dépendant de la problématique de sa disponibilité sexuelle.

- Est-ce lié à une hypersexualisation du corps?
- La culture dominante véhicule en permanence des messages d'érotisation, qui saisit même les enfants (voyez le débat sur les concours de beauté chez les moins de douze ans). Alors que les pratiques sexuelles restent globalement stables en fréquence et le nombre moyen de partenaires aussi. C'est une sexualisation par le regard et cette sexualisation joue un rôle important effectivement dans la manière dont hommes et femmes se construisent, construisent leur rapport à l'autre sexe, et mettent en place leur stratégie, de conquête ou d'auto-défense (car pudeur fonctionne autant dans les conquêtes que dans la protection de soi, une femme peut en effet souvent mieux séduire ou mieux se valoriser dans tous les domaines en se montrant pudique, inaccessible, qu'en se dévêtissant).
 
- Paradoxalement, la nudité est devenue une forme d'étendard politique, notamment avec les Femen. Comment expliquer cela?
 
- L'image du corps "sexy" est en vogue. Cela peut être une source de tensions, d'auto-protection, mais cela peut aussi nourrir une volonté d'affirmer sa liberté, son authenticité comme sujet de désir (qu'on songe par exemple aux femmes qui vont poser nues pour des photographes pour se "décomplexer" ou se prouver à elle-même leur courage). Dès lors que le corps nu, désirable, est conçu comme une valeur positive, utile au bien commun par la société, il n'est pas étonnant qu'il devienne un vecteur de communication en allant défier les lois de la pudeur dans l'espace politique. Mais, là, pour ne pas passer pour de l'exhibition gratuite, il doit se charger de nouvelles connotations, souvent en niant son côté sexuel (qui "saute aux yeux" de tous les voyeurs) comme le font les Femen, mais aussi ceux qui mobilisent la nudité dans des combats sociaux ou écologistes. Sans quoi l'exhibition annule le message.

- Est-ce que ce retour de la pudeur se retrouve ailleurs que sur la plage?
 
- Retour ou persistance selon les cas, il est parfois difficiles d'en juger car on n'a pas toujours d'enquêtes sur les décennies précédentes, ou les questions ne sont pas toujours posées de la même façon. Selon le sondage IFOP-TENA précité une majorité de femmes refusent de se dévêtir devant ses amies femmes (63 %), et a fortiori dans leur jardin (86 %) ou devant des amis masculins (91 %). 40 % des femmes sont gênées par la nudité d'autres femmes dans une salle de sport, 37 % sont gênées par des images de femmes ou de poitrines féminines dans une publicité. Cela fait quand même une forte minorité. Et, même si 98 % des femmes se montrent nues à leur conjoint, 29 % préfèrent faire l'amour dans le noir. La pudeur est donc présente dans des proportions très significatives autour de nombreux aspects de la vie quotidienne.

- Est-ce un mouvement purement français?
 
- Un peu partout, dans le monde anglo-saxon, mais aussi en Espagne, des ligues de vertu sont apparues et on a vu des condamnations morales pleuvoir même sur des pratiques apparemment a-sexuelles comme la nutrition des enfants au sein. En même temps il y a dans le monde anglo-saxon, ou en Scandinavie de fortes revendications pour l'acceptation de certaines formes de nudité plus ou moins "désexualisées" dans l'espace public. Ce que cela donne au niveau des pratiques concrètes est difficile à savoir car les chiffres sont parfois contradictoires : ainsi, on nous dit bizarrement que plus d'un tiers des britanniques téléphonent nus chez eux (selon un sondage de 2006), mais ils sont moins nombreux à dormir nus que les français. La pudeur ne s'exprime donc pas de la même manière. Il y a aussi des traditions spécifiques à chaque nation comme celle de la nudité dans les parcs publics en Allemagne. Mais dans l'ensemble, on a le sentiment qu'il y a aussi à l'étranger, en tout cas dans les pays occidentaux, cette sorte de dialectique entre divers besoins d'exposer son corps, de vivre une nudité partielle ou totale libre, et des réflexes de pudeurs qui reviennent. Les deux étant d'ailleurs possibles chez une même personne à divers moments de sa vie, voire d'une même journée.
 

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