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Cité dans le magazine Grazia du 15 au 21 février 2013

15 Février 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Interviews en rapport avec mon livre "La nudité"

044--1997--15.5.97-11.9.97--094.jpgRaphaelle Elkrief a bien voulu m'interviewer dans le cadre d'un dossier "Génération rebelles" du magazine Grazia publié aujourd'hui. Vous retrouverez mon propos en p. 68. J'en profite pour vous livrer l'intégralité de l'interview que je lui avais accordée par mail, une interview qui m'avait donné l'occasion de dire un mot de certains mouvements récents comme les Femen.

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- Que vous évoque ce choix de la nudité comme arme de contestation?

- L'usage de la nudité comme arme de constestation est très ancien. Dans diverses sphères religieuses (le christianisme médiéval européen, l'Islam médiéval, l'hindouïsme, etc), la nudité publique est synonyme de rupture avec les conventions sociales, avec l'ordre dominant, et de contact direct avec l'absolu, le divin. Au XIXe siècle elle prend un tour politique dans les milieux anarchistes et en 1917 des femmes manifestent nues à Moscou et à Kiev. En Afrique elle a souvent été une arme de protestation féminine contre le colonialisme mais aussi contre d'autres formes d'oppression politique. La nudité publique est toujours un symbole puissant de refus des normes culturelles en vigueur, et c'est l'expression d'une capacité de l'individu à exprimer tout le potentiel de sa nature personnelle, dans ce qu'elle a de fort et de faible (car la nudité a aussi à voir avec l'origine et avec le mort) et dans le lien qu'elle peut créer avec les caractéristiques naturelles de toute notre espèce voire avec les animaux (voir l'utilisation de ce thème par les association environnementales).

- Qu'est ce qui distingue, dans ce cas, les FEMEN de la blogueuse égyptienne qui s'est affichée dénudée sur Internet?

- J'ai rencontré Inna Ivachenko et 3 militantes Femen françaises le 10 janvier dernier. Je n'ai pas rencontré Aliaa El Mahdi.  Les Femen ukrainiennes comme Aliaa El Mahdi ont compris très tôt que leur dénudation publique était en phase avec la culture occidentale dominante actuelle qui à la fois politiquement veut promouvoir l'émancipation de la femme, et, sur le plan artistique valorise le corps "brut", dépouillé des artifices vestimentaires, comme force de résistance et de vérité individuelle (pensons aux manifestations de femmes nues "Baring witnesses" contre la guerre d'Irak en 2003-2004). Ce n'est pas un hasard que beaucoup de militantes Femen comme Aliaa El Mahdi, ou comme les militants québecquois l'an dernier sont liés aux facultés d'art plastique ou d'art dramatique. Elles jouent sur l'authenticité qui se dégage de la nudité corporelle, tout en mettant aussi en avant son côté "mis en scène", la performance artistique. La grande différence tient au fait qu'Aliaa El Mahdi risquait directement sa vie en se dénudant, là où les Femen ukrainiennes s'exposaient "seulement" à des peines de prison. En outre Aliaa El Mahdi, a lancé son initiative, "en solitaire"(même si elle était associée à un étudiant). Alors que les Femen dès le départ ont misé sur une logique de meute. La nudité était première dans la démarche d'Aliaa El Mahdi, elle n'est arrivée que tardivement dans le mode de revendication des Femen. Aliaa El Mahdi était un peu en retrait de l'espace public puisque son dévêtissement était purement pictural, sur son blog, tandis que les Femen affrontaient directement les coups de la police ukrainienne. Les Femen étaient plus dans les actes, et Aliaa El Mahdi plus dans l'image, mais cela n'enlevait rien au courage de cette dernière car en Afrique du Nord le pouvoir des images est extrêmement tabou. Les deux types de nudité ont finalement convergé à Stockholm.

- La signification semble bien sûr différente dans certains pays du globe. La nudité est elle culturelle?

- La nudité produit des effets similaires d'une culture à l'autre, car la pudeur est une caractéristique commune à notre espèce depuis des temps très anciens (même chez les peuples sans vêtements, la nudité, qui consiste en l'absence de bijoux ou de tatouages, est une rupture avec la norme). Mais bien ces effets se modulent différemment d'un contexte culturel à l'autre, d'un milieu social ou d'une génération à l'autre etc. Elle peut se rattacher à une imagerie séduisante ou sembler au contraire porteuse de destruction suivant les milieux et les circonstances. Même sa définition varie, la nudité partielle de n'importe quelle partie du corps pouvant parfois avoir la même signification qu'une nudité totale.

- En Russie des jeunes organisent des partouzes anti-Poutine. Est-ce parce que la nudité ne suffit plus?

- Les changements sociaux rapides (et souvent brutaux) qu'a connus le Russie depuis 20 ans ont favorisé diverses audaces dans la présentation de soi, au niveau de l'apparence corporelle. Et cette évolution a été utilisée aussi bien par les contestataires que par le pouvoir en place : Poutine a bénéficié de spots publicitaires de jeunes femmes qui disaient "j'enlève tout pour Poutine". On comprend que dans ce contexte certains soient tentés de miser sur le potentiel d'anomie et de désordre que peut constituer la sexualité libre, retrouvant ainsi le vieux slogan bien connu dans les années 60-70 en France "Plus je fais l'amour plus je fais la révolution". Mais une bonne partie de l'usage politique de la nudité, par les Femen par exemple, n'est pas du tout situé sur ce terrain là, c'est une nudité guerrière qui transforme l'énergie érotique en énergie d'affrontement.

- Est-ce l'impudeur ou la nudité qui est un moyen de contestation?

- Il s'agit d'impudeur dans la mesure où celui ou celle qui exhibe sa nudité lance toujours un défi à ceux qui gardent leurs vêtements. En leur disant : je refuse la pudeur, ou je ne la place pas au même niveau que vous, pas de la même manière. En même temps, tous ceux qui choisissent ce moyen de revendication ont le sentiment de rester quand même pudiques dans leur vie privée, et de l'être même quand ils s'exhibent collectivement parce qu'alorsla nudité devient pour eux comme un "costume" comme chez les danseurs par exemple. C'est donc un jeu complexe entre pudeur et impudeur.

- En étant affichée partout (porno publicité etc) la nudité est-elle aussi puissante qu'elle le voudrait?

- Dans l'ordre de l'image (les séquences vidéos qu'on diffuse ensuite sur le Net), c'est vrai qu'elle est très omniprésente. Ce qui oblige ceux qui s'en servent à bien choisir les modalités de sa mise en scène et le sens qu'ils lui donnent. Certains choix de nudité  aboutissent à des impasses (on pense à certains calendriers de nus pour défendre telle ou telle cause qui n'aboutissent à rien). Dans la vie quotidienne la nudité garde un potentiel de rupture assez fort parce qu'elle reste assez réprimée, et même tend à l'être plus qu'avant (pour vous en convaincre, essayez de vous dévêtir par exemple sur votre lieu de travail). Mais effectivement dans l'ordre de l'image, le risque de banalisation existe.

- Ce choix d'arme de contestation semble être féminin. Pourquoi?

- Elle entre en résonnance avec les valeurs dominantes de notre époque qui entendent contester les derniers vestiges du patriarcat. (Voyez par exemple la revendication des femmes pour le droit  de vivre topless en tout lieu). Beaucoup d'hommes voudraient aussi exposer leur nudité, mais l'impact médiatique est moindre. Leur dénudation paraît moins courageuse que celle des femmes et renvoie à l'image traditionnellement menaçante de la virilité dénudée. Au contraire, pour des raisons à la fois culturelles et d'héritage génétique la nudité féminine  tend à inspirer plus de sympathie aussi bien chez les hommes que chez les femmes, homos ou hétéros. Ca a a à voir à la fois avec les rapports de genre sur le long terme, le rapport psychologique à la mère, etc. Il faudrait de longues pages de démonstration pour expliquer les raisons de cette sympathie.

- Cela va t'il s'essouffler? Devenir commun? Dans ce cas comment imaginer l'arme de contestation transgressive du futur?

- La nudité peut inspirer à la fois attrait et dégoût (on peut la juger courageuse, innocente, vulgaire, dangereuse, etc). Tant qu'il existe cette ambivalence, et des règlementations pour encadrer son expression, ceux qui l'utilisent comme arme peuvent jouer ces règles et avec le sens qu'ils donnent à cette nudité en espérant attirer l'attention. Mais comme on l'a dit, cela risque d'être de plus en plus compliqué si le phénomène se banalise partout. Supposons que dans la société la nudité devienne la règle comme dans un immense centre naturiste. On peut supposer qu'alors la contestation passerait par un réinvestissement sur le vêtement (ce qui est déjà le cas chez certaines femmes musulmanes par exemple) ou alors dans le choix de formes particulières d'impudeur (gestuelle par exemple). Car, avec ou sans la nudité, la pudeur garde sans doute un bon avenir devant elle.  A moins bien sût que la contestation ne passe plus dans l'avenir par des formes corporelles. Le sens de l'histoire n'est jamais fixé une fois pour toute.

 

 

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