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"Déméter : mère ou amoureuse en deuil ?"

21 Avril 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

devereux.jpgJ'ai déjà parlé dans ce blog en septembre 2012 de Georges Devereux et de mes réserves quant à sa méthodologie (cf ici, des réserves qu'approuve son disciple Tobie Nathan dans "Ethnoroman"), je voudrais tout de même à nouveau ici saluer certaines de ses intutions, et, puisque nous parlions hier de Pythagore, dont la maison à Métaponte fut nommée "le temple de Déméter", j'aimerais dire un mot de son beau chapitre "Déméter : mère ou amoureuse en deuil ?" dans "Baubo, la vulve mythique"(1983) dans lequel il remarque que les déesses grecques donnent parfois l'immortalité à leurs amants mais jamais à leurs enfants, et qu'elles ne débordent guère d'amour maternel pour leurs enfants.

 

Déméter fait exception, note-t-il, ce qui la rattache à la tradition pré-olympienne (Gaïa, Rhéa). L'ethnopsychiatre s'aventure sur des sables très mouvants lorsqu'il avance qu'une mère ne peut aimer sa progéniture que si elle a eu un orgasme lors de la conception (il pousse l'aventure jusqu'à estimer que le viol peut provoquer un orgasme, en vertu de quoi Déméter violée par Zeus peut aimer sa fille, une thèse à laquelle bien sûr on ne saurait souscrire....), et qu'on repère chez Déméter un amour à la fois incesteux et lesbien pour sa fille Perséphone (ce qu'il va chercher dans une interprétation échevelée de Diodore de Sicile à propos des pratiques d'exhibition aux fêtes automnales des Thesmophories), mais ces acrobaties intellectuelles n'ont pour but que de transformer le deuil maternel de Déméter en deuil amoureux. Hypothèse que Devereux va renforcer en effectuant un détour par le fait qu'Adonis, amant d'Aphrodite, fut l'objet d'une dispute entre Perséphone et la déesse de l'amour et dut, comme Perséphone, rester six mois par an aux Enfers. Devereux note qu'Adonis est à la fois enfant et amant lorsqu'il est pris dans la rivalité entre Perséphone et Aphrodite. Jay Reeds dans New Verses on Adonis (p.81) rappelle qu'Adonis est traité comme un enfant dans les premières versions de la rivalité entre les deux déesses (mais qu'il n'est pas question de sa mort).

 

Vernant.jpgLa "démonstration" de Devereux, converge, je trouve, avec celle de Jean-Pierre Vernant dans l'Individu, la mort, l'amour (1989, p. 136) qui remarque que, chez Hésiode, l'attrait qu'exerce la femme sur l'homme entretient une complicité avec les puissances nocturnes de la mort. Vernant note que, dans l'Iliade, quand Hector se présente sans arme devant Achille Homère compare ce face à face amoureux tendre entre un homme et une femme, et c'est le mot oristus, rendez-vous intime, qui est souvent utilisé par Homère pour désigner les combats. Dans l'acte sexuel Eros "encapuchonne" de nuée la tête comme le fait la mort sur le champ de bataille, il "rompt les genoux" comme aussi la mort sur le champ de bataille.

 

angel.jpgEt parce que le regard de la femme est liquéfiant, dissolvant (takeros), comme la mort, sa beauté en est d'autant Leplus bouleversante. Or ce désir qui "rompt les membres" nous dit Vernant, les Grecs l'appellent Pothos.  Pothos, c'est l'amour pour quelqu'un d'absent (à la différence d'himeros), dans le deuil par exemple. Dans le cas de l'amour comme dans celui de la mort on est enlevé par un démon ailé (cf Emily Vermeule), les Harpyes, la Sphynge, mais aussi les Sirènes dans l'Odyssée qui mènent à des rivages où les chairs humaines se décomposent. Calypso (kaluptein=cacher), encapuchonne et cache Ulysse. La féminité de Calypso, nous dit Vernant (p. 152) "incarne l'au-delà du trépas, dans sa double dimension de séduction érotique et de tentation d'immortalité". Ulysse lui préfère la vie du mortel attendant la mort.

 

Ces deux rapports de l'amour à la mort, éclairent peut-être la maxime pythagoricienne rapportée par Diogène Laërce selon laquelle on doit faire l'amour "chaque fois que l'on veut s'affaiblir", et peut-être même l'autre recommandation de Pythagore de ne faire l'amour que l'hiver (saison de la mort et du séjour de Perséphone aux Enfers). L'épisode de Ménippe et l'Empuse dans la Vie du pythagoricien Apollonios de Tyane rejoint aussi cette intuition. J'y reviendrai à l'occasion.

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