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Interview croisée sur Atlantico à propos des photos de stars nues

3 Septembre 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Europe

Une interview croisée de votre serviteur et de la psychologue Michelle Boiron est publiée aujourd'hui sur Atlantico ici.  Pour plus de détail je vous livre les questions qui m'étaient adressées et la réponse globale que j'avais fournie.

 

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cindy.jpgQuestions d'Atlantico

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1)     Après la publication des photos de Scarlett Johansson nue en 2011, ce sont les photos de Jennifer Lawrence qui ont fuité le 31 août 2014. Plus d’une trentaine de stars se seraient fait dérober des photos-dont certaines très coquines- sur leur téléphone portable ou leur compte iCloud. Si les stars sont généralement victimes de hackers, parmi les anonymes combien sont-ils à s'exposer volontairement nus sur Internet ? Quelle est ampleur du phénomène ? 

2) Où trouve-t-on ces photos, sur quels de type de sites ? 

3)  Quelles sont les catégories de population qui sont concernées par ce genre de pratiques ?

4)  Quelles sont les motivations de ceux qui s'exposent nus ou quasiment nus sur Internet ? Faut-il y voir une forme de transgression ?

5)   Les personnes dont des images circulent sur Internet ont-ils conscience du risque qu'ils prennent à s'exposer de la sorte ? Quelle est la nature de ce risque ? Avez-vous connaissance de cas qui auraient mal tournés ? 

6) Comment se sort-on de ces situations lorsqu'on a été mis à jour ? 

7)   Qu'est-ce que cela traduit de l'évolution de notre rapport au corps ? 

 

Ma réponse globale

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Les célébrités postent des photos dénudées sur des réseaux sociaux comme Twitter (comme l'avait fait Lady gaga) ou Instagram (Rihanna récemment).

Il y a des sites spécialisées dans les images ou videos de célébrités nues, qui collectionnent les photos trouvées dans les journaux ou dans des films etc. En français http://www.photos-celebrites-nues.com/ , http://celebrites-nues.tumblr.com/ etc Certains exposant même des fausses photos qui sont des montages de photoshop

Ensuite tout un chacun peut être tenté de faire cela. Beaucoup le tentent même sur des réseaux sociaux qui interdisent la nudité comme Facebook, dans le but de briser le tabou.

Il faut distinguer (ce qui n'est pas toujours possibles) les gens qui postent volontairement des photos d'eux et ceux qui ont leurs des proches ou des "ex" qui le font pour eux, avec leur consentement, leur demi-consentement, ou sans leur consentement du tout.

On a beaucoup parlé en 2013 du Revenge porn par exemple. Les gens qui balançaient des photos ou des vidéos de leur ex nue pour se venger. Le Daily Mail britannique racontait cette anecdote rapportée par le San Francisco Chronicle du 22 janvier 2013 à propos du site Texxxan.com : Une mère de 27 ans  Kelly Hinson, vers mi-janvier faisait du shopping dans un supermarché Walmart quand un inconnu est venu vers elle pour lui dire "tu es Kelly n'est ce pas ?" et il lui a expliqué qu'il a sauvegardé sur son ordinateur des photos d'elle nue prises par son dernier petit ami. Le site mentionnait son lieu de résidence et des divers éléments "trash" (comme le fait qu'elle aurait tenté d'avorter "avec un cintre rouillé" -sic-). Elle est allée au commissariat de police, puis elle a consulté deux avocats, mais sa plainte n'a pas été prise en considération. On lui a expliqué qu'il n'y avait rien à faire, d'autant que Kelly Hinson ne peut même pas se retourner contre l'auteur des photos qui s'est suicidé deux mois avant leur publication (de sorte que celles-ci circulent désormais indépendamment de lui).

On a peu d'éléments sur le nombre de gens qui postent des photos d'eux nus volontairement, car la plus grande opacité tourne autour de ce sujet - les gens ne répondent pas sincèrement aux questions des interviewers là dessus. J'avais quand même pu faire une enquête qualitative chez les ados lycéennes il y a 3 ans. On voyait que la tendance à se dénuder sur des réseaux sociaux correspondait à deux profils : Soit des filles timides, qui sortent peu en boîte, qui parlent peu et qui se mettent ainsi en valeur par l’image, soit des filles qui ont un profil psychologique plus extraverti que la moyenne.

Les filles qui sont moins dans la dépendance à l’égard du regard d’autrui (et du regard masculin), pouvant plutôt se contenter de diffusion d’images d’elles dans des réseaux plus restreints, ou l’envoi du strip tease à leur petit ami.

Chez les femmes d'âge plus mûr cela peut correspondre à des défis personnels, ou simplement un besoin de valoriser son corps dans un moment de déprime comme ces femmes qui vont chez des photographes d'art qui prennent des photos d'anonymes et les mettent sur la toile (j'ai préfacé le livre de l'un d'eux à Paris). Certaines en font même un combat idéologique, celui du refus du vêtement (un combat dans lequel l'affirmation de soi peut finir par effacer complètement le désir de plaire).

Il existe un danger pour celle qui a décidé d'offrir son image de la sorte de tomber dans le cliché de la femme facile, de s'enfermer dans ce rôle. Il est intéressant de voir que même des infirmières qui avaient posé nues pour une cause avaient eu ensuite des inquiétudes sur le risque de passer pour des catins. Elles peuvent cependant compter en partie sur le développement du "droit à l'oubli" et sur le caractère éphémère des passions que déclenche Internet. Du moins pour ce qui concerne les gens ordinaires. Certaines en font carrière, comme cette étudiante argentine, filmée par son petit ami en train de montrer ses seins sur les bancs de la fac, Annalissa Santi qui est devenue la coqueluche de la toile en 2013 et a investi ensuite dans une carrière de modèle et dans la téléréalité. Mais bien sûr ces cas sont les plus rares.

Si on ne sait pas combien de femmes postent des images d'elles nues, on sait en revanche que beaucoup de gens ont des photos d'eux nus, soit qu'il s'agisse de selfies, soit que leur partenaire en ait prises.

Et l'on sait à quoi cela est dû : la diffusion des moyens de capture d'image très discrets (téléphones mobiles) et des écrans qui créent une empire très forte de l'image sur les esprits (ce que Régis Debray appelait la "victoire de la vidéosphère sur la graphosphère") peut entrainer une obsession de la fétichisation des images des instants et une volonté d'immortaliser chaque seconde de sa vie, un peu comme ce personnage du film Brooklyn Boogie (1995) de Wayne Wang avec Mel Gorham qui filmait le même coin de rue de son quartier en toutes saisons. Cette obsession de l'image, seule valeur pérenne face à l'agression du temps, se fixe sur l'image du "moi" avec ces gens qui photographient leur visage chaque jour de l'année pour en faire ensuite un montage en film accéléré sur leur ordinateur. Compte tenu de l'invasion de l'espace public par la nudité (une invasion qu'on remarquait déjà dans les années 1950 sur les affiche publicitaires, mais qui aujourd'hui est démultipliée sur les écrans), on comprend que le besoin de fixer l'instant se porte aussi sur la nudité, qui est devenue en soi un éloge de la jeunesse, de la beauté et de la liberté corporelle, de la fraîcheur et désir. Le fait de se photographier ou se faire photographier devient une sorte d'acte rituel au service de cette religion collective. Acte rituel qui renforce cette religion, renforce la norme apparente de la monstration de soi dans l'espace des écrans. Une religion dont des célébrités qui n'ont acquis leur célébrité que par le fait de se montrer comme naguère Paris Hilton, et aujourd'hui Kim Kardashian et Nabila sont en quelques sortes les grandes prêtresses, qui elles-mêmes pratiquent périodiquement une monstration rituelle sur la toile qui légitime leur religion et leur rôle sacerdotal.

Cependant nous sommes plus dans le polythéisme de l'empire romain admettant plusieurs religions que dans le dogmatisme chrétien médiéval hégémonique. Le culte de la monstration de soi, comme le culte de Mithra dans l'Antiquité si l'on veut, est un culte certes bien installé chez les consommateurs d'images suggestives sur la Toile (hommes et femmes), et dans certaines avant-gardes médiatiques, mais qui aussi suscite des agacements et de forts réflexes de rejet dans des pans importants de la société (voir le sondage Ifop-Tena de 2008 sur le nombre de femmes agacées par le fait de voir des seins et des fesses dénudés sur des affiches par exemple).

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