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"Retour à Reims" de Didier Eribon

8 Septembre 2013 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Un ami m'a suggéré d'écrire deux mots de comparaison de mon livre "Incursion en classes lettrées" (Editions du Cygne 2011) avec "Retour à Reims" (Fayard 2009) de Didier Eribon.

Il y a quelques points communs entre nos deux livres dans le regard rétrospectif sur l'enfance, le parcours (l'origine ouvrière dans les deux cas, l'habitus clivé, le côté "singe de Cléopâtre"). Mais beaucoup de différences aussi (ma famille ouvrière n'était pas communiste, je suis à moitié étranger, mon orientation sexuelle n'est pas celle d'Eribon - il la met beaucoup en avant dans sa construction "identitaire"). Surtout la visée des deux livres est très différente. Eribon met son autoanalyse au service d'un approfondissement théroique de son bourdieuso-foucaldisme, pour ma part, si je mobilise des grilles de lecture bourdieusiennes (et quelques clins d'oeil à la psychologie évolutionniste), j'utilise le genre autobiographique surtout pour questionner certaines structures du monde intellectuel des années 2000, et les productions intellectuelles en tant que fruit de ces structures.

Eribon, du fait justement de sa volonté de se construire dans un milieu gay parisien et rémois contre ses origines familiales, a vécu dans une rupture plus radicale avec son milieu que moi-même : il a interrompu tout contact avec son père après l'adolescence pour cause de conflit trop intense (et d'homophobie caractérisée de son géniteur) là où moi j'ai continué de rendre visite à mes parents tous les trois mois dans mon Sud-Ouest natal. Du coup son "retour à Reims" au lendemain de la mort de son père a des côtés un peu naïfs semble-t-il. Il me semble enfoncer quelques portes ouvertes sur la condition ouvrière, par exemple quand il raconte qu'à la différence de la profession de foi de Gilles Deleuze (le grand bourgeois) dans l'Abécédaire selon laquelle être de gauche c'est d'abord penser au monde, l'identité de gauche du monde ouvrier se vivait dans l'ignorance du monde. Et d'ailleurs il se contredit ensuite (p. 129 de la version de poche) quand il ressort une tarte à la crème du discours médiatique en estimant que le PCF a chuté à 15 % en 1981 parce qu'il n'avait pas brisé les liens avec l'URSS (ah bon ? mais je croyais que le mode ouvrier s'en fichait ?)

A vrai dire il ne peut pas y avoir grand chose de commun entre le regard d'un homme qui "rougissait" quand, étudiant, il devait fournir des extraits de naissance mentionnant la profession de son père (qui a progressé de manoeuvre à chef d'équipe dans sa carrière) et dit avoir longtemps ignoré que ses parents "aient tant désiré s'élever de leur condition", et moi qui ai toujours été fier d'avoir un père électricien, très conscient de la soif de progression sociale de mes parents, et des raisons pour lesquelles mon père, lui, n'est jamais devenu chef d'équipe. Et il est dommage qu'Eribon ait besoin de s'autoriser de Bourdieu ou d'Annie Erneaux pour dire ce qu'il a à dire du processus d' "infériorisation" des classes populaires.

Je me retrouve peut-être  davantage dans ses descriptions du monde universitaire (quoique dans son cas ce fût vingt ans avant moi), mais bon... Aujourd'hui Eribon écrit dans Libé et reçoit des prix des universités américaines, tandis que moi j'ai passé mes dernières années entre Villepinte et Montreuil... et j'aime mille fois plus mon univers que le sien !

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