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La foi en la réincarnation en Occident

21 Décembre 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

isis.jpgDans la mesure où beaucoup de vidéos sur Internet apportent des témoignages de médiums sur des visions de vies antérieures, il peut être intéressant d'effectuer une petite visite de quelques articles universitaires récents qui ont abordé ce sujet, afin de voir ce qu'ils en disent.

 

Dans son article "The Law of Karma: What is It? Does it Make Sense?" Gregory Bassham de l'université de Pennsylvanie rappelle que la théorie de la réincarnation en Asie est très différente de celle des platoniciens en ce sens que ceux-ci stipulent que les bons actes dans le cadre de la réincarnation sont censés améliorier l'âme, alors que le karma asiatique est seulement un système de récompenses instauré par l'ordre cosmique. Or la version platonicienne est clairement celle qui prévaut dans le New Age contemporain (et chez les médiums).

 

Lee Wee du College of Charleston  nous en propose l'historique dans son article Reincarnation: The Politics of the Psychonoetic Body in Western Esotericism. Selon une étude récente, note-t-il 90 % des Américains croient en des facultés paranormales de l'humanité, 72 % croient en une vie après la mort, et 24 % seulement en la réincarnation (ce qui est tout de même beaucoup), nombreux surtout parmi ceux qui croient aux phénomènes paranormaux. Lee Wee rappelle qu'en mars 1997, lors d'un Conseil pontifical pour la culture et le dialogue interreligieux à l'université grégorienne de Rome, le cardinal Paul Poupard avait attaqué la doctrine de la réincarnation comme une doctrine de l'irresponsabilité devant la mort, et le Christian Research Journal protestant en 1987 avait quant à lui critiqué la notion de préexistence des âmes à l'incarnation corporelle, en se fondant sur la Bible. Malgré tout,observe Lee Wee, la réincarnation garde une place dans les milieux chrétiens sous l'influence asiatique.

 

En Grèce la théorie de la métempsychose à l'origine vient des milieux orphiques. Et c'est dans cet univers-là que le thème de l'élévation de l'âme au dessus du "cercle de la nécessité", c'est-à-dire des réincarnations, a vu le jour (remplaçant la migration ds âmes vers l'Hadès ou vers l'éther). Platon dans le Ménon fait référence à un clergé qui aurait professé ces idées avant qu'elles ne soient intégrées aux vues philosophiques. Des sources grecques font référence à des figures semi-historiques comme Pherecyde de Syros (vers 550 av JC) qui auraient professé cette vision des choses, mais Pythagore vers 480 en est le promoteur le plus connu, ayant, selon Porphyre, attesté se souvenir de quatre de ses vies antérieures.Empédocle qui considérait Pythagore comme un homme-dieu, s'en souvenait aussi, et se considérait comme un daimon qui s'était réncarné parmi les hommes pour avoir suivi la mauvaise voie.

 

Si dans le Gorgias Platon conçoit les âmes vertueuses comme allant vers les îles de Bienheureux, dans le Ménon il parle du clergé et de Pindare qui croyaient en la réincarnation, ce qu'il reprend dans le Phédon. Le conte d'Er fils d'Armenius dans la République revêt de fortes connotations orphiques et présente la réincarnation comme un choix de l'âme. Le Phèdre décrit la combustion des âmes après la mort, et le Timée décrit la fabrication des âmes avant la naissance, et le but de sortir des réincarnations.

 

Cette doctrine n'est pas en soi incompatible avec les Evangiles remarque Lee Wee. La phrase de Jésus "Avant Abraham j'étais" (Jean 8:58) peut s'interpréter comme un aveu de réincarnation. Dans Mathieu 16:13-14 ses disciples avancent l'idée qu'il réincarne des prophètes, et lui-même nit de Jean Baptiste qu'il est "Elie venu à nouveau". Toutefois la venue du "Royaume de Dieu" n'a pas de rapport avec la réincarnation. Justin le Martyr, Clément d'Alexandrie, Origène son élève croyaient à la pré-existence platonicienne des âmes (doctrine combattue par Tertullien). Pour Origène le corps n'est même qu'un vêtement, et l'idée que Jean-Baptiste puisse réincarner Elie n'est pas à mépriser, mais refuse d'en faire un dogme. Saint Augustin lui l'exclut mais la rattache à son précédent engagement gnostique manichéen. La métempschose fut présente dans la répression des disciples d'Origène en 400, tandis que des monastères d'Alexandrie, Gaza et Beyrouth s'accrochaient à la notion panthéiste néoplatonicienne d'âme du monde et de réincarnation. L'empereur Justinien écrivit au patriarche de Constantinople qui convoqua un concile contre les origénistes en 532. Mais Justinien ratifia au second synode de 543 un second texte jugeant anathème la préexistence de l'âme, premier parmi huit autres sujets. Le pape Virgile après des hésitations le valida, mais cela suscita tant de résistance chez les évêques de Gaule et d'Afrique du Nord que Virgile abrogea cette option en 550 et Justinien le mit aux arrêts. Le second concile de Constantinople en 553 imposa le dogme du "une vie, une mort, un jugement" (au milieu de beaucoup d'autres débats, contre les monophysites notamment). D'autres conciles allaient devoir le rappeler, à Lyons en 1274, Florence en 1439. Les Pauliciens arméniens, les Bogomils bulgares, les cathares, les manichéens persans, les kabbalistes juifs, les druzes, allaouites et soufis musulmans allaient rester fidèles à la réincarnation. Le Corpus Hermeticum de 1464.

 

Rappelons aussi que le végétarisme est lié à la métempsychose chez Pythagore (donc Philolaos, puis probablement ensuite chez le sénateur-devin-astrologue Negidius Figulus, s'il  fut réellement néo-pythagoricien, puis Apollonios de Tyane, Jamblique, Porphyre). Plutarque de Chéronée, prêtre d'Apollon à Delphes, sans être sûr que la métempsychose existe, allait l'évoquer comme une raison possible du choix du végétarisme. Sénèque en se référant à Pythagore raisonne de même. A part cela on peut lire ce papier intéressant sur toutes les "preuves" possibles de la réincarnation et leur destin historique dans les différentes religions.

 

Si on veut revenir aux origines de la métempsychose en Occident, je trouve assez cohérente la démonstration d'ER Dodds (qui pourtant date un peu) selon laquelle celle-ci coïncide bien avec les pouvoirs de l'âme du chamane dont la spécificité est justement non pas de recevoir les esprits comme la Pythie de Delphes, mais de pouvoir "bouger" d'un endroit à l'autre (bi-localisation), d'un corps à l'autre etc. Qu'une chamane hérite de l'âme d'un autre chamane est normal (et dans cette mesure il est logique que Jésus hérite de l'âme d'Elie). Pour ER Dodds l'orphisme c'est du chamanisme thrace venu du grand Nord, et le Pythagorisme le prolonge vers le Ouest comme Epiménide (celui qui purifia Athènes de la peste vers 600 av JC selon la légende) le prolongeait en Crète.

 

Après évidemment tout se complique si l'on considère comme R. Lachaud que l'Egypte aussi est chamanique (mais elle, sans réincarnation, ou alors seulement avec une réincarnation marginale).

 

Charles H. Kahn pour sa part en 1969 a réfuté l'hypothèse de Dodds en estimant qu'à ce moment là la réncarnation n'existait vraiment que dans les Upanishad hindoues, l'indianiste tchèque Dušan Zbavitel pour sa part allait trouver l'arrivée de la réincarnation dans la sphère hindoue aussi inexplicable que dans la sphère grecque.

 

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Maîtres et valets

10 Décembre 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie

hegel.jpgTous les étudiants en philosophie savent que la dialectque du "maître et de l'esclave" chez Hegel devrait plutôt être nommée en français "dialectique du maître et du valet". On sait qu'à la mort de Kant, son valet avait écrit un récit fort populaire de l'agonie du maître (récit qui inspira "Les derniers jours d'Emmanuel Kant" de Thomas de Quincey). Hegel fut choqué par ce récit et en tira cette fameuse maxime : "Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre, non pas parce que le grand homme n'est pas grand mais parce que le valet de chambre n'est qu'un valet".

 

J'ai longtemps cru cette intuition de Hegel originale. Mais aujourd'hui, je lis "De Iside et Osiride" (Osiris et Isis) de Plutarque, un livre qui n'est hélas plus publié en format de poche dans notre très laïque République et qu'on ne trouve qu'en version onéreuse aux éditions Belles Lettres : "Leur réputation n'a fleuri qu'un temps... De là le mot d'Antigone l'Ancien : comme un certain Hermodote le proclamait, dans un poème, 'fils du Soeil' et 'dieu' : 'Mon porteur de pot-de-chambre, fit-il, n'est pas dans le secret' " (I&O 24, p. 198).

 

Hegel, quand il a trouvé son bon mot, l'a-t-il sorti de nulle part ? a-t-il eu une réminiscence de lectures de jeunesse de Plutarque à Tübingen ? ou l'esprit de Plutarque l'a-t-il poursuivi à son insu ? (ce qui n'est pas incompatible avec la doctrine hegelienne de la survie de l'Esprit dans l'Histoire, même si son Esprit est censé être une pure Raison, entendue cependant dans un sens plus vaste que dans le rationalisme français).

 

En tout cas il faut lire ce traité de Plutarque, adressé à Cléa, prêtresse d'Isis en Grèce, et qui témoigne d'une impressionnante érudition de l'auteur sur l'Egypte et d'un très bel effort pour faire converger religion égyptienne et philosophie grecque (Plutarque, comme Apulée, était un dévôt d'Isis et avait été initié dans ses Mystères).

 

 

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